Sida : un laboratoire agite les espoirs d'un vaccin contre le VIH (et agace des spécialistes)

Le chercheur du CNRS Erwann Loret, qui travaille par ailleurs pour Biosantech sur la mise au point d\'un vaccin contre le VIH, le 16 mars 2016 à Marseille, lors d\'une conférence de presse.
Le chercheur du CNRS Erwann Loret, qui travaille par ailleurs pour Biosantech sur la mise au point d'un vaccin contre le VIH, le 16 mars 2016 à Marseille, lors d'une conférence de presse. (ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP)

Un chercheur du CNRS a été recadré après sa participation à une conférence de presse pour la start-up Biosantech, qui affirme avoir découvert un remède plus efficace de la trithérapie. Mais la communauté scientifique n'est guère convaincue.

La vérité bâillonnée par les grands labos ? Le chercheur du CNRS Erwann Loret affirme dans 20 Minutes qu'il doit cesser ses recherches pour aboutir à un vaccin contre le virus du sida, à la demande de son organisme de tutelle. Ces travaux étaient menés pour le compte de l'entreprise Biosantech, qui veut lancer un nouvel essai clinique.

"Il y a peut-être en jeu d’autres intérêts que ceux des malades", glisse au passage Corinne Treger, présidente de la start-up Biosantech, qui détient actuellement les brevets de la protéine virale testée. Traduction : une supposée connivence existerait entre le CNRS et les grands laboratoires. La communauté scientifique, elle, dénonce depuis longtemps les faux espoirs agités par la start-up.

Un laboratoire habitué aux coups d'éclat

Le 27 février, en effet, le CNRS a été informé de la tenue d'une conférence de presse organisée par Biosantech, en présence d'Erwann Loret. Et le CNRS a bien demandé à son chercheur "de ne pas participer à cette conférence de presse". Pourquoi ? Parce que l'essai clinique s'est "terminé en fin de phase I/IIa depuis plus d’un an", explique-t-on à franceinfo, et que le centre n'a pas eu connaissance d'une poursuite d'essai clinique, ce que dément Corinne Treger. Sans accord de co-développement, pas de partenariat.

L'Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM), à son tour, rappelle que l'essai avait été autorisé en 2013. Une première partie "avec une recherche de doses, aujourd'hui terminée, puis une deuxième (...) avec la dose sélectionnée". Et, surprise, "l'ANSM n'a pas reçu de demande d'autorisation pour débuter cette deuxième partie", indique l'organisme à franceinfo. Biosantech, lui, alimente les soupçons. "Dans la licence signée en 2012, il est indiqué qu'Erwann Loret développe un vaccin sur son temps personnel", assure Corinne Treger à franceinfo, tout en dénonçant un "conflit d'intérêts" dont elle ne dira pas davantage.

"Si le sujet n’était pas aussi grave, on pourrait presque parler d’un marronnier", répond Christian Andréo, directeur délégué général d'Aides. Selon lui, la start-up a pris l'étrange l'habitude de se répandre dans la presse, pour des annonces tonitruantes.

Chaque année ou presque depuis 1999, le docteur Erwann Loret annonce la mise au point d’un vaccin miracle contre le VIH. Curieusement, ces découvertes miraculeuses du docteur Loret et du laboratoire Biosantech arrivent toujours à la veille du Sidaction ou de la journée mondiale de lutte contre le sida, et s’accompagnent presque systématiquement d’une levée de fonds du laboratoire.Christian André, délégué général adjoint d'Aidesà franceinfo

Comme l'ont relevé nos confrères d'Allodocteurs, Biosantech a récemment fait des annonces en amont de sa campagne de financement participatif en 2013, ou avant le Sidaction, en mars 2015. Une polémique au bon timing ? "C'est une coïncidence", assure Corinne Treger à franceinfo, qui reconnaît, toutefois, qu'une levée de fonds fait aujourd'hui partie "des options possibles" pour poursuivre les travaux. "Cela fait quatre ans que je ne demande pas d’argent, que j’attends des résultats exceptionnels. Mais je veux faire profiter les malades de mes avancées."

La communauté scientifique guère convaincue

Les recherches d'Erwann Loret n'ont abouti qu'à une publication scientifique, en 2016, dans la revue Retrovirology (en anglais). Le principe ? Injecter une dose adaptée d'une protéine virale, appelée "Tat Oyi", afin d'éliminer les cellules réservoirs du VIH. Le "vaccin Tat Oyi", en association avec la trithérapie, fournit "un moyen efficace de contrôler le réservoir cellulaire infecté par le VIH", explique l'étude. Cela suffit au chercheur, qui promet aux patients de "gagner 70 ans de trithérapie aux patients", l'arrêt de la trithérapie et un vaccin.

La président de la start-up Corinne Treger (à gauche) et le chercheur Erwann Loret (à droite), le 16 mars 2016 à Marseille (Bouches-du-Rhône).
La président de la start-up Corinne Treger (à gauche) et le chercheur Erwann Loret (à droite), le 16 mars 2016 à Marseille (Bouches-du-Rhône). (ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP)

Co-signataire de l'étude, la docteur Isabelle Ravaux met les choses au clair, dans Le Quotidien du médecin : "Le but de cette étude n'a jamais été de prouver l'efficacité de ce vaccin mais de déterminer la dose la plus prometteuse et la plus sûre" : 33 µg. Prudence, donc. "Le candidat-vaccin en question n’a rien de miraculeux, résume Christian Andréo. Il s'agit d’un vaccin thérapeutique destiné à des personnes déjà infectées et dont l’intérêt se limiterait à contrôler l’infection et non à guérir les personnes touchées."

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Cette découverte est censée révolutionner la question. Pourtant, Erwann Loret était absent aux trois derniers congrès majeurs sur le VIH : l'IAS de Durban (juillet 2016), le HIVR4P de Chicago (octobre 2016) et le CROI de Seattle (février 2017). "C'est une bonne nouvelle que le CNRS arrête cette opération qui décrédibilise la recherche", tranche Monsef Benkirane, médaillé d'argent du CNRS en 2016, et reconnu pour ses travaux sur le VIH.

Le problème, c'est que les résultats parus dans la revue ne montrent absolument pas ce que ce chercheur prétend. Croyez-moi, si un vaccin avait été découvert, les travaux n'auraient pas été publiés dans 'Retrovirology', mais dans une revue bien plus importante.Monsef Benkirane, directeur de l'Institut de génétique humaineà franceinfo

"Le vaccin a toujours été une priorité et doit rester la priorité. C'est le moyen le plus sûr pour sortir de cette épidémie, poursuit le professeur, remonté contre les coups d'éclat médiatiques du laboratoire Biosantech. "Si quelqu'un dit aujourd'hui qu'il a le vaccin contre le VIH, ce sont des années de prévention et de travail sur le terrain qui sont anéanties, déplore Monsef Benkirane. Car les patients vont écouter l'espoir."

"Ne pas éveiller d'espoirs qui se révéleraient infondés"

Certes, la trithérapie ne permet pas la guérison. Certes, le taux de virus redevient important dans le sang à l'arrêt du traitement. Mais la trithérapie est aujourd'hui efficace, rappelle le chercheur. L'espérance de vie des patients correctement traités est la même que celle des gens non infectés par le VIH. "La trithérapie doit être prise à vie, mais aujourd'hui, on est sur un cachet par jour, contre une vingtaine auparavant."

"Sur un sujet aussi grave, [Aix Marseille Université, l'AP-HM et le CNRS] soulignent la nécessité de s'exprimer avec mesure et objectivité, précise un communiqué commun, afin de ne pas éveiller d'espoirs qui se révéleraient infondés." Histoire de vacciner l'opinion contre les effets d'annonce.

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