Mort du baron Empain : après son enlèvement, il était "cassé complètement" par les révélations sur sa vie privée

Le 23 janvier 1978, le baron avait été enlevé devant son domicile, en plein cœur de Paris, avenue Foch.
Le 23 janvier 1978, le baron avait été enlevé devant son domicile, en plein cœur de Paris, avenue Foch. (- / AFP)

Selon André Bizeul, ancien commissaire divisionnaire de police, invité sur franceinfo, l'ancien PDG du groupe Empain-Schneider a subi une "double peine", l'enlèvement en janvier 1978 et le rejet, une fois libéré, après les révélations sur sa vie privée pendant l'enquête.

André Bizeul, ancien commissaire divisionnaire de police, est revenu, sur franceinfo, sur l'enlèvement du baron Empain, au lendemain de sa mort jeudi 22 juin à Pontoise. L'homme était "cassé complètement", selon celui qui était chargé de cette affaire. L'ancien PDG du groupe Empain-Schneider a subi une "double peine", l'enlèvement en janvier 1978 et le rejet, une fois libéré, après les révélations sur sa vie privée pendant l'enquête.

franceinfo : cette affaire a-t-elle marqué votre carrière ?

André Bizeul : C'est une affaire vraiment exceptionnelle. Nous étions à une dizaine d'enlèvements depuis quelques années, et celui-ci touchait une personnalité vraiment importante, proche du pouvoir. Dès le premier jour, on a ce doigt coupé qui met vraiment la pression et pendant toute sa séquestration, 63 jours, nous n'avions aucun élément venant du milieu du banditisme habituel. Nous sommes arrivés au moment de la remise de la rançon dans une grande expectative. Là aussi, ça a été exceptionnel, parce que ça s'est passé au cours d'une fusillade, mon patron de l'époque ayant décidé de ne plus verser la rançon. Parce que ça suffisait comme ça. Nous avons réussi nous aussi à prendre un otage et puis, à force de discussions et de négociations, à faire libérer ce baron. Ce qui a marqué le coup d'arrêt d'ailleurs en France des enlèvements par des équipes de voyous. Donc c'est vraiment une affaire qui m'a marqué, moi, dans ma carrière.

Dans votre enquête, vous avez creusé dans la vie du baron, fait ressortir des histoires. Et sa vie s'en est trouvée à jamais changée.

Cet homme, c'est complètement injuste ce qui lui est arrivé. A l'époque, il ne faisait que ce que devait faire, dans les années 1970, le PDG d'un groupe important, et puis un playboy un peu argenté. Or, voilà des malfaiteurs qui le condamnent dans un enlèvement violent, qui le mutilent, qui le détiennent 63 jours dans des conditions extrêmement difficiles, physiques et morales, parce que lui, il se demandait s'ils n'allaient pas continuer à le découper, s'il ne serait pas tué après la remise de rançon, qu'est-ce qu'on ferait pour lui à l'extérieur. Donc pour moi c'est déjà une peine infligée à un innocent qui n'est pas logique. Et puis double peine, une fois qu'il est libéré, il n'est pas fêté, il n'est pas adulé, parce que nous qui avons creusé - et quelque fois j'en ai presque des regrets entre guillemets - dans le côté sombre de sa personnalité, on a révélé effectivement des erreurs, des problèmes de jeu, des liaisons féminines, des engagements hasardeux pour le groupe, et finalement c'était normal puisque nous cherchions d'où pouvaient venir les ravisseurs, comme on ne les trouvait pas ailleurs. Et, finalement, tout le monde lui a reproché ça. Le changement de regard des gens a été terrible. Et sa vie privée s'est délitée, sa vie publique aussi, et même sa vie professionnelle parce qu'il a dû quitter le groupe. Donc voilà un Monsieur innocent qui a eu une double peine complètement injuste et je pense que heureusement qu'il a eu une compagne là pendant une vingtaine d'années qui le soutenait, parce qu'il a dû être extrêmement malheureux et ne jamais s'en remettre.

Il avait de la rancœur contre vous. Etait-ce justifié ?

C'est quand même lui qui a commis ces incartades conjugales, qui a perdu des sommes énormes au jeu, qui a voulu se rattraper avec l'argent du groupe sans en parler. Bon, c'est lui l'auteur à l'origine. Mais il y a quand même des gens auxquels on peut pardonner. Et c'est nous qui avons révélé cela. C'est vrai qu'il nous en voulait beaucoup là-dessus. En plus lui il pensait au complot. Il croyait que comme il était gênant pour le pouvoir parce qu'il avait pris le groupe Schneider un petit peu à la hussarde, comme un joueur, comme ça se passait à l'époque au Medef auquel il appartenait. Donc il en voulait à son groupe, il en voulait à sa famille, et ils nous en voulaient beaucoup à nous. Mais, c'était quand même lui au départ qui avait fait cela. Et nous nous nous sentions bien obligés d'aller creuser au plus profond de sa personnalité. Après, je l'ai revu lorsqu'il est venu à la brigade criminelle pour des auditions. Il est quand même venu nous remercier et nous avait fait un cocktail de remerciement avec la brigade antigang. Je suis surtout resté en contact avec sa sœur, Diane Empain, qui, 40 ans après, j'en suis très honoré d'ailleurs, est une amie intime et fidèle et qui m'a parlé depuis. Et j'ai bien compris que dans il a voulu se relancer dans les affaires ou se relancer dans la vie, on lui a mis pas mal de bâtons dans les roues, et il n'a jamais réussi à se refaire. C'est dommage. Il était cassé complètement, et après ce qu'on lui a fait subir et le fait de ne rien lui passer à cause de quelques inconduites, moi j'ai trouvé ça absolument redoutable, alors que lui quand même a eu une vertu formidable. Il a pardonné à ses ravisseurs. Ils se sont rencontrés et je pense qu'il a mis un petit peu de paix dans son âme en faisant ça. D'accord il était né avec la cuillère en argent dans la bouche, mais je trouve très malheureux, très injuste ce qui est arrivé à ce Monsieur.