SpaceX : "C'était très important de récupérer un deuxième moyen indépendant d'accès à l'ISS", estime le spationaute Jean-François Clervoy

SpaceX a lancé deux astronautes dans l\'espace, samedi 30 mai 2020.
SpaceX a lancé deux astronautes dans l'espace, samedi 30 mai 2020. (GREGG NEWTON / AFP)

Les astronautes américains Bob Behnken et Doug Hurley se sont envolés samedi du centre spatial Kennedy, en Floride.

Le spationaute français Jean-François Clervoy a salué dimanche 31 mai sur franceinfo le lancement réussi de la capsule de Space X, avec à son bord deux astronautes américains, en direction de la station spatiale internationale. Les Américains, privés de vaisseau depuis la retraite de la navette spatiale en 2011, retrouvent une indépendance d'accès à l'espace, qui était "très importante" pour eux, et qui ouvre une nouvelle ère de la conquête spatiale.

franceinfo : Un lancement réussi d'astronautes vers l'espace représente-t-il toujours une émotion particulière ?

Jean-François Clervoy : Oui c'est toujours impressionnant, très beau, une débauche d'énergie incroyable. Bien sûr c'est très émouvant, quand on sait qu'il y a des humains au sommet de la fusée, qui est en fait un très gros pétard, 90% c'est de l'explosif. En moins de neuf minutes, la fusée a terminé son job, le vaisseau est en orbite. C'est toujours très court un lancement, mais toujours très beau, très impressionnant et très émouvant.

Pourquoi cette réussite est-elle si importante pour les Américains ?

Pour les Américains, avoir une indépendance d'accès à l'espace, c'était très important. D'ailleurs, en ayant vécu dix ans à Houston, au cœur des vols habités de la Nasa dans les années 90, je n'ai jamais compris pourquoi, en 2000, le patron de la Nasa avait arrêté le développement de la remplaçante de la navette, qui était une mini navette à laquelle participaient d'ailleurs les Européens. Après l'arrêt de la grande navette spatiale, ils n'avaient plus rien pour aller dans l'espace, ils n'avaient plus de vaisseau. Donc c'était important qu'ils récupèrent cette indépendance.

Pour le programme ISS, c'était aussi très important de récupérer un deuxième moyen indépendant d'accès à l'ISS pour que, au cas où l'autre devient inopérant pour une raison quelconque, on ne perde pas l'ISS. Si nous n'avions pas invité les Russes dans le programme il y a une vingtaine d'années, après l'accident de Columbia, on aurait perdu la station spatiale il y a 17 ans.

Que change le fait que ce lancement soit réussi par une société privée, Space X ?

Dans le domaine de l'exploration spatiale, c'est-à-dire l'accès à l'espace par des professionnels pour effectuer des opérations scientifiques et d'exploration, ça ne change pas grand-chose, puisque le vaisseau a un niveau de sécurité identique à celui qui était opéré par la Nasa auparavant. Cela a toujours été l'industrie privée qui a construit des vaisseaux. Sauf qu'avant, c'est la Nasa qui en était propriétaire et qui avait le contrôlait depuis son centre de Houston. Maintenant, elle achète juste un service. Par contre, pour l'accès à l'espace en général, c'est important, parce que pour la première fois, des clients privés, qui veulent aller dans l'espace, n'auront pas à négocier avec des gouvernements l'accès à leurs vaisseaux spatiaux.

Accéder à l'espace, ça restera tout de même toujours très cher...

Oui, on parlera toujours de plusieurs millions, voire plusieurs dizaines de millions de dollars le ticket de vol, on va peut-être diviser les prix par 5 ou par 10, mais ce ne sera jamais divisé par 100 ou par 1 000, donc ça restera réservé à des privilégiés. Ce qui va se passer, c'est que la station spatiale internationale va continuer à être exploitée sur le plan scientifique pendant 10 ans, jusqu'à 2030, mais elle accueillera de temps en temps des clients privés, qui, grâce à ces vaisseaux américains, pourront aller réaliser dans la station spatiale des activités autres que la recherche scientifique, pour faire des films publicitaires, ou des films comme on a pu l'entendre avec Tom Cruise.

Mais en parallèle, dans trois ans, on va commencer à assembler les mêmes partenaires que pour la station spatiale internationale, les Américains, les Russes, les Canadiens, les Japonais et les Européens. On va commencer à assembler une station spatiale internationale autour de la Lune, qu'on appelle le portail, le Gateway, et qui va permettre de préparer l'exploration lunaire. Les deux programmes vont tourner en parallèle. En même temps, les Chinois vont commencer à partir de l'année prochaine à assembler une station spatiale géante, qui sera finie dans trois ans. Donc on aura beaucoup d'infrastructures en orbite, autour de la Terre, autour de la Lune, et des activités à la fois scientifiques et privées.

Regrettez-vous que ce ne soit pas un programme européen qui permette aujourd'hui d'envoyer des hommes dans l'espace ?

Bien sûr, en tant qu'astronaute européen nous rêvons tous de décoller un jour dans un vaisseau européen, d'une fusée européenne, depuis un port spatial européen, celui de Kourou. D'ailleurs, nous avons développé plusieurs technologies, nous avons démontré que nous maîtrisons le transport de capsules, et leur retour intact. L'agence spatiale européenne a déjà lancé une capsule inhabitée que nous avons récupérée intacte, et aussi un vaisseau qui a une forme très particulière, le IXV (Intermediate Experimental Vehicule), qui a parfaitement réussi sa mission il y a quelques années. Nous avons le savoir-faire, il manque juste la décision politique et un euro par habitant et par an de plus pour pouvoir financer le développement d'un vaisseau européen.

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