Retour sur la Lune : "Pour que les États-Unis gardent leur rang d’hyper-puissance, il faut qu’ils soient premiers au niveau spatial"

Une fusée décolle de Cap Cannaveral (illustration). 
Une fusée décolle de Cap Cannaveral (illustration).  (JOE MARINO - BILL CANTRELL / MAXPPP)

Olivier Sanguy, médiateur scientifique de la Cité de l’espace à Toulouse, a réagi sur franceinfo à la volonté américaine de retourner d'ici cinq ans sur la Lune. 

"Pour que les États-Unis gardent leur rang d’hyper-puissance, il faut qu’ils soient premiers au niveau spatial", a estimé Olivier Sanguy, médiateur scientifique de la Cité de l’espace à Toulouse. Il réagissait sur franceinfo mercredi 27 mars, à l’annonce mardi du vice-président américain Mike Pence de faire revenir des astronautes américains sur la Lune d’ici cinq ans.

franceinfo : Est-ce que cette annonce américaine est une réponse directe à une autre phrase prononcée à Paris lundi: "la France ira sur la Lune avec la Chine" ?

Olivier Sanguy : Indirectement, parce que l'annonce faite concernant la France et la Chine, c’est pour une mission robotique. Il s'agit pour les Chinois de prendre un échantillon du sol lunaire, de le ramener et la France aura des expériences à bord de cette mission robotique. En revanche, on sait qu’à long terme, la Chine n'a pas caché son intention de faire des missions habitées. Aux États-Unis, il y a toujours eu la théorie de la "space dominance", c’est-à-dire que pour que les États-Unis gardent leur rang d’hyper-puissance, il faut qu’ils soient premiers au niveau spatial. Il est très clair que si la Chine fait des vols habités sur la Lune et que les États-Unis n’y sont pas, cette "space dominance" sera mise à mal.

Pourquoi y a-t-il un "avantage lunaire" dont parle Mike Pence, le vice-président américain, dans la course à la conquête spatiale ?

Cet avantage lunaire est d’ordre symbolique, il ne faut pas le nier : en allant sur la Lune, comme au temps de la Guerre froide, un pays fait la démonstration de l’excellence de son tissu universitaire et industriel parce qu’aller sur la Lune ce n’est pas si simple, encore plus quand il s’agit d’envoyer des hommes et des femmes. En faisant un programme lunaire, on peut aussi injecter de l'argent de l'État dans le tissu le économique d'un pays, notamment le tissu universitaire et industriel à nouveau, ce qui est toujours intéressant dans la société de la connaissance qu’on est. On sait que le programme Apollo a aidé et accéléré le développement de technologies. Clairement, on est dans cette optique-là.

Les États-Unis veulent donc remarcher sur la Lune en l’espace de cinq ans, ça paraît court comme délai, ou pas ?

Techniquement, ça peut se faire, budgétairement, c’est plus compliqué. Par exemple, le lanceur lourd que la NASA voudrait utiliser, le SLS (Space Launch System, pour système de lancement spatial) est en retard et il a dépassé son budget. La Maison Blanche a même clairement fait comprendre qu’elle était plutôt contrariée de ce retard-là. Si on voit l’échéance 2024, c’est extrêmement intéressant, parce que c’est avant la fin de l'éventuel deuxième mandat de Donald Trump. Donc, il y a aussi un intérêt politique. 

Les budgets de ce genre de missions se comptent en milliards de dollars mais répartis sur plusieurs années. En gros, la NASA, c’est 20 milliards de dollars par an, malgré cette somme qui semble très importante, c’est moins de 1% du budget de l'État fédéral américain. À l’époque d’Apollo, c’était quatre ou cinq fois cette somme-là. Ce retour vers la Lune, l’administrateur actuel de la NASA Jim Bridenstine a dit qu’il voulait qu’il soit durable. C’est-à-dire qu’il ne s'agit pas d’aller sur la Lune juste pour planter un drapeau et revenir comme on l’a fait il y a 50 ans avec Apollo 11. Là, il s’agit de faire des missions plus scientifiques, pour s’établir dans le long terme, peut-être construire une base sur la Lune, ça fait partie des projets.

Pourquoi la Lune est-elle le grand symbole de la conquête spatiale ?

On dit qu’avant d'aller vers Mars, pour les vols habités, il faudrait faire une étape lunaire pour savoir faire des vols plus autonomes. Aujourd’hui, la station spatiale internationale (ISS) est à quelques heures. Quand les Russes lancent trois personnes vers l’ISS, ils mettent six heures au plus court pour rejoindre la station. La Lune, c'est trois, quatre jours, il faudra plus d'autonomie, il y a plus de radiations donc on se rapproche un petit peu plus des conditions pour aller sur Mars.
La Lune offre aussi un intérêt scientifique, contrairement à ce qu’on pourrait croire, la messe n'est pas dite sur la Lune, il y a encore beaucoup de choses à apprendre. Enfin, surtout, la Lune est budgétairement accessible et politiquement accessible : si vous dites à un homme politique "faisons une mission sur Mars", c’est dix, vingt ou trente ans ! L’échéance électorale n’est pas en phase avec ça. En revanche, la Lune, c’est quelques années et là on le voit très bien.

Vous êtes à nouveau en ligne