"La Lune va devenir une station-service des futures missions", selon l'astronaute Jean-François Clervoy

L\'astronaute français Jean-François Clervoy, le 5 mai 2015 à Bordeaux.
L'astronaute français Jean-François Clervoy, le 5 mai 2015 à Bordeaux. (JEAN-PIERRE MULLER / AFP)

"La Lune est un très bon endroit pour répéter ce qu'on fera un jour sur Mars", a expliqué samedi sur franceinfo l'astronaute.

On célèbre en 2019 le cinquantième anniversaire du premier pas de l'homme sur la Lune. L'occasion pour la Cité de l’espace de Toulouse de revenir sur cet exploit avec l’exposition Lune Épisode II qui ouvre samedi 20 avril. "La Lune va pouvoir devenir une station-service des futures missions, qui iront très loin", estime samedi sur franceinfo Jean-François Clervoy, astronaute pour l’Agence spatiale européenne, le CNES et la NASA.

franceinfo : Pourquoi la Lune fascine-t-elle toujours autant ?

Jean-François Clervoy : La Lune est le seul objet céleste qu'on voit à l'oeil nu. Il a des intérêts scientifiques, opérationnels et commerciaux. C'est la Lune qui nous permet de connaître notre passé, comment la Terre s'est formée, comment la vie est apparue. Il y a eu beaucoup de grandes premières : les Soviétiques ont été les premiers à photographier la face cachée, les Américains ont été les premiers à poser l'homme, les Soviétiques, à nouveau, ont été les premiers à ramener de façon automatique des échantillons de surface lunaire, les Chinois se sont posés les premiers sur la face cachée... Les Européens ont été les premiers, et les seuls à ce jour, à atteindre l'orbite lunaire sans propulsion chimique. On a beaucoup à apprendre sur la face cachée, au pôle Sud, où on sait qu'il y a de l'eau et de l'oxygène. C'est intéressant sur le plan commercial : la Lune va pouvoir devenir une station-service des futures missions, qui iront très loin. On se ravitaillera en oxygène, en eau si ce sont des vols habités, près du pôle Sud. La Lune est un très bon endroit pour répéter ce qu'on fera un jour sur Mars, sans faire d'erreur. Sur la Lune, on peut faire des erreurs, on est proches de la Terre, on peut revenir rapidement, converser avec le centre de contrôle, alors que les premiers qui partiront vers Mars ne verront plus la Terre et ne pourront pas échanger en temps réel avec les experts au sol. C'est à la fois un objet culturel, mythique, historique, et un lieu où il est intéressant d'apprendre à faire ce qu'on fera un jour sur Mars.

Les États-Unis veulent y faire revenir des astronautes d'ici cinq ans, a annoncé Mike Pence il y a quelques jours, alors que c'était prévu en 2028 pour la NASA. La Lune reste-t-elle un symbole de concurrence entre grandes puissances, ce qu'on appelle outre-Atlantique la "space dominance", comme au temps de la Guerre froide ?

Tous les partenaires traditionnels des vols habités ont l'ambition de ramener des humains sur la Lune dans les décennies à venir. Quand les Chinois ont annoncé il y a un an se préparer à poser un taïkonaute en 2030 sur la Lune, les Américains ont annoncé 2028. En 2024, ce ne sera pas possible. Ils ont bien le vaisseau qui est presque prêt, la fusée aussi, mais il n'y a pas d'atterrisseur en développement avancé aujourd'hui pour se poser. Ces annonces visent à affirmer une suprématie dans le domaine. L'idée, c'est de créer le concept du "moon village", où chacun amène ce qu'il peut, quand il peut, pour se faire développer une infrastructure qui ressemble à un village - ceux qui viennent faire de la science, du commerce, de l'exploration... On va à terme établir une base lunaire en exploitant les ressources locales. Ce retour sur la Lune n'est pas seulement pour planter un drapeau, mais pour créer une infrastructure qui nous permet de continuer à collaborer ensemble.

La Chine y a posé un premier engin sur la face cachée début janvier. Il reste donc des choses à y explorer et à en apprendre ?

Bien sûr. Quand vous écoutez les scientifiques, ils vous diront que la Lune n'a pas tout révélé, on ne connaît pas bien la face cachée. On ne connaît pas encore tout de sa structure interne et de ce qu'elle peut nous apporter comme ressources. Pour étudier l'espace lointain dans des gammes de fréquences de très faibles niveaux, il faut se protéger de la pollution radioélectrique de tous nos téléphones, nos émissions télé sur Terre, qui même à la distance de la Lune, à 400 000 kilomètres, nous gênent. Si vous installez des radiotéléscopes sur la face cachée, vous pouvez recevoir des émissions beaucoup plus fines qui ne seront jamais perçues sur Terre, car complètement étouffées par nos ondes radio. Cela intéresse beaucoup de monde, notamment pour la recherche de signaux intelligents extraterrestres ou juste pour la connaissance de l'univers et de ses origines.

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