"Il y a beaucoup de réfractaires à la vaccination" : comment un foyer de rougeole a pu apparaître dans une école de Saint-Tropez

Une vue de Saint-Tropez (Var), en 2014.
Une vue de Saint-Tropez (Var), en 2014. (RIEGER BERTRAND / HEMIS.FR / AFP)

Ces dernières semaines, 16 élèves de l'école privée Sainte-Anne, notamment scolarisés en moyenne section, ont contracté la rougeole, une maladie très contagieuse et potentiellement mortelle. Nous avons tenté de remonter le fil de l'épidémie.

Pendant les dernières vacances scolaires, Frédérique Pleindoux-Garin a eu une mauvaise surprise. "J'ai été informée par une maman d'un cas de rougeole alors que cette famille était en séjour aux Bahamas", raconte la directrice de l'école Sainte-Anne de Saint-Tropez (Var). Elle informe aussitôt les parents d'élèves par courriel, avant d'apprendre par retour d'e-mail que d'autres enfants sont malades : au total, 16 cas vont être signalés dans son école, un autre dans un lycée de la ville (6 confirmés, 11 probables). L'un d'eux a même été abondamment médiatisé : la famille d'un élève a été placée en quarantaine au Costa Rica, où aucun cas n'avait été recensé depuis 2014. 

L'affaire est sérieuse, car la rougeole n'est pas une maladie anodine. Vingt fois plus contagieux que la grippe, ce virus potentiellement mortel peut se transmettre cinq jours avant le début des symptômes (taches rouges, conjonctivite, écoulement nasal, forte fièvre...). A Saint-Tropez, trois cas ont nécessité une hospitalisation et un élève de CM2 n'a toujours pas réintégré sa classe. "Je l'ai pris avec philosophie et recul, résume Frédérique Pleindoux-Garin, la directrice. Mais il est vrai que dès que quelque chose touche aux enfants, cela prend une tout autre ampleur."

Une mauvaise couverture vaccinale

Pour endiguer l'épidémie, le personnel de l'agence régionale de santé a dû noircir des tableaux entiers afin d'identifier les centres aérés, crèches, clubs sportifs ou zoos visités par des enfants malades. Objectif : battre le rappel de la vaccination auprès des proches pour endiguer la diffusion de la maladie. Des dizaines de familles ont été invitées à vérifier leurs vaccinations, malgré les vives réticences de certains parents. "Une mère nous a même envoyés promener, se souvient Christine Ortmans, responsable du département de veille et sécurité sanitaire au sein de l'Agence régionale de santé (ARS) de Paca. Elle a refusé de nous donner des informations sur les cousines visitées par son enfant" malade.

La vaccination contre la rougeole n'était pas obligatoire pour les enfants nés avant le 1er janvier 2018. A la rentrée, début mars, l'ARS a adressé une note aux parents de l'école Sainte-Anne pour les sensibiliser sur les dangers de la rougeole et la nécessité d'une vaccination. Seul un des malades avait été correctement vacciné, avec les deux doses nécessaires, selon l'agence (PDF). Un quart n'avait reçu qu'une dose et trois sur quatre n'étaient pas du tout vaccinés. Quant au patient zéro, il n'a pas encore été formellement identifié.

Il y a beaucoup de gens réfractaires à la vaccination à Saint-Tropez.Christine Ortmans, responsable du département de veille et sécurité sanitaire au sein de l'ARS de Pacaà franceinfo

Au sein de l'établissement, "beaucoup d'enfants n'étaient pas vaccinés, c'était étonnant", poursuit Christine Ortmans. Impossible pour elle de nous livrer plus de détails : la directrice de l'école a transmis à l'ARS la liste des enfants malades, mais a refusé de lui communiquer le décompte des enfants vaccinés ou non. "Nous sommes tenus de vérifier les vaccinations obligatoires avec la visite de la protection maternelle et infantile [en moyenne section], qui nous accompagne", explique Frédérique Pleindoux-Garin. Ce n'est pas le cas de la rougeole, facultative pour les élèves concernés. "Il y a des lois sur la liberté des uns et des autres, se justifie-t-elle. Les parents font ce qu'ils jugent nécessaire."

On ne peut pas jeter la pierre sur des parents qui ne veulent pas vacciner, par crainte, je ne me sens pas le droit de le faire. Ce n’est pas mon rôle, je suis enseignante, pas médecin.Frédérique Pleindoux-Garin, directrice de l'école Sainte-Anneà franceinfo

La défiance envers les vaccins n'est pas circonscrite à l'école. En région Paca, selon le baromètre de l'Observatoire régional de la santé, seuls 81,1% des habitants estiment que le vaccin contre la rougeole, les oreillons et la rubéole (ROR) est efficace, contre 83,7% au niveau national. Parmi les parents d’enfants de 1 à 15 ans habitant la région, 32% ont déjà refusé un vaccin recommandé par leur médecin pour leur enfant parce qu’ils jugeaient ce vaccin dangereux ou inutile (contre 26% au niveau national). Beaucoup d'anti-vaccins évoquent un lien supposé avec l'autisme, sur la base d'une étude de 1998 falsifiée et largement démentie, qui a d'ailleurs fait l'objet d'une rétractation. D'autres évoquent les risques de l'aluminium, un adjuvant présent dans certains vaccins, mais absent dans le cas de la rougeole.

Au sein de l'école, l'impossible débat

De quoi semer le trouble au sein de l'école ? "Pas mal de parents se sont posé des questions et ont été surpris de voir le nombre d'enfants qui n'avaient pas reçu de vaccin", concède Marion Ginoux-Artigues, déléguée des parents d'élèves, dont les enfants sont eux-mêmes vaccinés. La question est malgré tout sensible dans ce petit établissement de 200 élèves.

Nous n'avons pas prévu de débat ou de réunion d'information, car on sait comment cela finira, cela serait stérile. Je ne vois pas comment nous pourrions faire changer d'avis les uns et les autres.Marion Ginoux-Artigues, déléguée des parents d'élèves de l'école Sainte-Anneà franceinfo

L'Education nationale, elle, n'est pas intervenue car l'école Sainte-Anne est un établissement privé catholique.

Les médecins n'ont pas tout de suite signalé les cas

Au-delà de la couverture vaccinale, le comportement des professionnels de santé fait aussi débat. En France, "près d’un médecin sur huit présentait une hésitation vaccinale modérée à forte les conduisant à recommander moins fréquemment les vaccins que leurs confrères", estime le docteur Pierre Verger, de l'université de Marseille, dans un article consacré à la question.

Dans le cas de Saint-Tropez se pose par ailleurs la question du respect des procédures de signalement. Dans un premier temps, selon la Direction générale de la santé, aucun médecin n'a signalé les cas ou suspicions de cas de rougeole aux autorités, alors qu'il s'agit pourtant d'une obligation du Code de santé publique. Un "médecin qui aurait refusé la déclaration aurait pu se trouver sous le coup d'une procédure disciplinaire", rappelle Jean-Luc Le Gall, le président du Conseil de l'Ordre des médecins du Var.

Une dizaine de jours après les premiers cas, il a fini par adresser un courrier à la demi-douzaine de médecins du golfe de Saint-Tropez pour leur rappeler leurs obligations en la matière, ce qui a permis à la situation de rentrer dans l'ordre. "Ils attendaient peut-être une confirmation biologique", défend Jean-Luc Le Gall. Le formulaire de signalement précise pourtant noir sur blanc que la procédure doit être respectée sans attendre le résultat des tests, lesquels peuvent d'ailleurs être obtenus en moins de trois jours. Consciente du problème, la Direction générale de la santé travaillait déjà à simplifier les outils de signalement.

A Saint-Tropez, ce délai a "retardé l’identification de la situation et a favorisé la survenue de cas au sein de cette école", regrette le ministère : le premier cas a déclaré son éruption le 14 février et le dernier le 13 mars. Autant de temps perdu alors que la rougeole impose de lancer des procédures d'urgence, puisqu'il est possible de vacciner les personnes entrées en contact avec des malades dans les 72 heures après la dernière exposition. Il est également possible d'administrer dans les six jours des médicaments en intraveineuse aux personnes pour qui la vaccination est contre-indiquée : les enfants de moins de 1 an, les femmes enceintes ou les personnes immunodéprimées.

Un objectif national de 95% de couverture vaccinale

L'enjeu sanitaire est considérable. En France, le nombre de cas de rougeole est passé de 519 à 2 788 entre 2017 et 2018, ce qui représentait la dixième plus forte progression dans le monde, selon une étude de l'Unicef. Un repli est toutefois enregistré cette année, puisque 244 cas ont été recensés depuis le 1er janvier, contre 665 l'an dernier à la même période. "Les débuts d'épidémie ont lieu dans des foyers où très peu de personnes sont vaccinées", rappelle Christine Ortmans, qui déplore "la circulation de fausses informations" sur les vaccins.

Cette affaire a-t-elle pu faire évoluer les mentalités au sein de l'école Sainte-Anne, à Saint-Tropez ? Difficile à dire. Aucune donnée n'est en effet disponible sur le nombre de vaccinations réalisées après la découverte du foyer infectieux. "Je n'ai pas eu l'impression que des parents ont changé d'avis", estime Marion Ginoux-Artigues.

Il serait pourtant possible d'éradiquer la maladie en atteignant une couverture vaccinale avec deux doses de 95%, mais la France plafonne autour de 80%. La vaccination obligatoire pourrait inverser la tendance. En 2017, soulignait l'OCDE, le taux de vaccination français des enfants âgés de 1 an était parmi les plus faibles d'Europe : 9% n'étaient pas vaccinés, contre 5% dans les pays de la zone.

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