La Maison des femmes, un lieu pour réparer les blessures intimes

La Maison des femmes à Saint Denis
La Maison des femmes à Saint Denis

Depuis 2016, « la Maison des femmes » de Saint Denis accueille les victimes de violences physiques, psychologiques ou de mutilations sexuelles. Elles viennent y trouver refuge, se confier et panser leurs blessures auprès d’une équipe de gynécologues, psychologues, sage-femmes et artistes. Ces femmes et leurs soignants témoignent.

1. Awa, 27 ans, ivoirienne battue et excisée

Mutilations sexuelles, violences conjugales, physiques et psychologiques, viol ou inceste… A la Maison des femmes de Saint-Denis, on accueille les femmes victimes de violences. Ici, une équipe spécialisée recueille les paroles de ces femmes aux parcours traumatiques et les accompagne dans toutes les étapes de leur reconstruction.

Awa, 27 ans, vient ce matin pour la première fois avec son compagnon Abou rencontrer l’un des gynécologues de l’équipe, le Dr Stéphane Bounan. Ensemble, ils ont fui la Côte d’Ivoire laissant leurs deux petites filles au pays pour se réfugier en France. Il souhaite obtenir le droit d’asile pour les faire venir et les sauver de l’excision, une mutilation du clitoris traditionnellement pratiquée dans de nombreux pays d’Afrique. 

Abou fait partie de cette jeune génération d’hommes qui ose remettre en cause les traditions. « C’est des choses inhumaines en fait, nous ne sommes plus aux temps de nos ancêtres, nous sommes au 21e siècle donc c’est des choses qu’il faut bannir » confie-t-il. Pendant la consultation, le gynécologue donne à Awa un miroir et pour la première fois de sa vie, elle peut voir et constater les mutilations sexuelles qu’elle a subies.

Elle repartira avec son certificat pour obtenir le droit d’asile mais cette première consultation est aussi l’occasion de proposer un accompagnement psychologique. «L’excision, les coups, le mariage forcé, le fuite vers un autre pays, les jumelles qu’elle a laissées là-bas, tout ça c’est un peu lourd. Donc c’est pour ça qu’on a des gens ici qui sont spécialisés, qui aident les femmes » explique le Dr Stéphane Bounan. Ce n’est donc que le début du chemin pour Awa…

Comme pour toutes celles qui franchissent la porte de la Maison des femmes, la conquête de leur dignité et de leur féminité est un long parcours.

2. Ghada Hatem anime un groupe de parole sur le thème de l’excision

Ghada Hatem est gynécologue-obstétricienne et fondatrice de la Maison des femmes. Elle anime ce jour-là un groupe de parole sur le thème de l’excision. Un moment de partage essentiel pour ces femmes, dont certaines sont nées en France alors que d’autres y ont trouvé refuge.

« J’ai été excisée trois fois. Ils m’ont excisée lorsque j’avais 6 ans, après lorsque j’avais 10 ans, et après quand je me suis mariée à l’âge de 15 ans, au moment où je voyais mon mari on m’a fait la même chose aussi avec un couteau très chaud. L’excision ça détruit d’abord dans la tête parce que l’image reste sur ta tête toute ta vie. » raconte Bilguissou, 38 ans.

Le réconfort vient aussi du témoignage de celles qui, pour réparer l’injustice dont elles ont été victimes, ont choisi de se faire opérer. Et cette opération peut être pratiquée à quelques dizaines de mètres de là, car la Maison des femmes a été construite à l’entrée de l’hôpital Delafontaine et bénéficie donc de son plateau technique.

La première étape de l’opération consiste à retirer le tissu cicatriciel qui emprisonne le clitoris. Puis le chirurgien doit redonner au clitoris sa longueur. Une fois mobilisé, le clitoris est fixé à l’aide de fils. Après l’intervention, ces femmes peuvent être accompagnées par un sexologue pour apprendre à apprivoiser leur sexualité. C’est ce qu’a fait Aminata, 25 ans, opérée il y a 4 mois. « Ça c’est quelque chose que je connaissais pas avant. C’est-à-dire que le corps, il explose de joie à l’intérieur en fait. C’est vraiment une sensation très très forte.»

3. Claire, 35 ans, issue d'un milieu aisé, battue par son compagnon

Plus d’1/3 des victimes qui viennent à la Maison des femmes sont originaires d’Afrique mais les violences ne connaissent pas de frontières. Claire, 35 ans, est issue d’un milieu aisé. Elle est cadre dans une grande entreprise. A 28 ans, elle tombe amoureuse d’un homme a priori bien sous tout rapport.

« Dans ces moments-là vous avez tellement de mal à imaginer que le futur père de votre enfant est en train de vous faire ça que j’avais tendance à nier et à être un peu paralysée par ce qui se passait. » 

Cette phase de sidération, les victimes de violences conjugales la connaissent. Quand son mari s’en prend à leur bébé, c’est le déclic pour Claire. Elle décide alors de partir pour protéger sa fille. Mais au nom de la coparentalité, la loi impose que l’enfant continue à voir son père.

Tous les mois, elle retrouve Ghada Hatem, la fondatrice de la Maison des femmes, pour faire le point. L’un des rares moments où elle s’autorise à laisser tomber son armure. Démêler les situations les plus périlleuses : c’est l’enjeu de l'unité violences, coordonné par la sage-femme Mathilde Delespine. Une fois par semaine, sage-femme, psychologues, secrétaires médicales se réunissent pour croiser leurs regards et tenter de trouver des solutions. L’an dernier, l’unité violences a assuré près de 900 consultations.

4. Nassira, 30 ans, sans-papiers, maltraitée par trois hommes

Laetitia Lasnes est médecin légiste. A la Maison des femmes, c’est l’experte qui constate et évalue les blessures des femmes victimes de violences. Ce sont des preuves essentielles à rassembler pour lancer une procédure judiciaire. Elle examine puis répertorie les violences physiques et psychologiques qu’ont subies les victimes.

Selon le type de blessures infligées à la victime, le Dr Laetitia Lasnes sait déterminer si le risque de récidive de l’agresseur est important. « A partir du moment où il y a eu une tentative de strangulation, il y a 350 fois plus de risques que la victime décède sous les coups de son conjoint. Ça c’est un des gros facteurs de risque qu’on est censé rechercher à chaque consultation » explique-t-elle.

Ces consultations servent à évaluer le nombre de jours d’ITT ou incapacité totale de travail. Au-delà de 8 jours d’ITT, ou en présence de circonstances aggravantes, l’auteur présumé sera jugé par le tribunal correctionnel et encourera une peine de prison plus ou moins longue en fonction de l’infraction.

Beaucoup de femmes sont encore paralysées à l’idée de se rendre au commissariat pour porter plainte. Pour les accompagner, le commissariat de St Denis ouvre une antenne une fois par semaine à la Maison des femmes. Des policiers spécialement formés leur proposent de recueillir leurs plaintes.

Nassira, 30 ans, a longtemps hésité à le faire. Sans papier, maltraitée successivement par trois hommes, elle s’est retrouvée à la rue, du jour au lendemain. Jusqu’à ce qu’une amie lui parle de la Maison des femmes. « Si y a pas la maison des femmes, si jamais moi je pouvais pas porter plainte j’allais me tuer. » confie-t-elle.

5. Lydie, 40 ans, violentée pendant des années au Bénin

Dans son pays le Bénin, Lydie était chanteuse et comédienne, promise à une belle carrière. Mais elle a dû tout quitter pour fuir les violences dont elle était victime depuis plusieurs années.

Depuis 6 mois, elle voit une psychologue à la Maison des femmes et participe à des ateliers comme « Estime de soi » qui l’aident à se reconstruire. Annie est venue ici pour tenter de dépasser un mal-être lié à des violences qu’elle a subies dans l’enfance.

Un grand homme s'est aussi donné pour mission de restaurer psychologiquement les femmes victimes de violences et les réparer dans leur chair : Le Dr Denis Mukwege. Un combat qui lui a valu le prix Nobel de la paix 2018. Aujourd’hui, il est en France pour inaugurer un amphithéâtre à son nom à l’IUT de St Denis.

En trois ans, l’équipe de la Maison des femmes a accompagné près de 10 000 femmes. Mais il y a encore du chemin à faire pour Ghada Hatem, la fondatrice de la Maison des femmes. Sensibiliser les plus jeunes, former les soignants et les policiers aux violences faites aux femmes et multiplier les structures pour pouvoir accueillir les 220 000 femmes victimes de violences sur le territoire.

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