"Toute la ville se moquait de moi" : une jeune femme raconte son calvaire après avoir tourné pour le site Jacquie et Michel

L\'ouverture du deuxième sex-shop Jacquie et Michel à Nancy (Meurthe-et-Moselle), le 28 mai 2016. 
L'ouverture du deuxième sex-shop Jacquie et Michel à Nancy (Meurthe-et-Moselle), le 28 mai 2016.  (PHOTOPQR/L'EST REPUBLICAIN/MAXPP)

Chloé*, 25 ans, vient d'obtenir le retrait de ses vidéos de X amateur de la plateforme pornographique française, après des années de harcèlement. 

"Jamais je n'aurais pensé qu'il y aurait de telles répercussions". Malgré son déménagement et son changement de profession, Chloé*, 25 ans, est sans cesse rattrapée par son passé, pourtant éphémère, dans le porno amateur. Son histoire, révélée mi-juin par le quotidien Midi libre, débute en 2014. Alors qu'elle n'avait aucune expérience dans l'industrie du X, elle a tourné trois courtes scènes pour la célèbre plateforme Jacquie et Michel. 

Depuis, la jeune femme vit un "cauchemar quotidien". Car très vite, ses vidéos ont circulé bien plus largement qu'elle ne l'aurait imaginé. Aujourd'hui fonctionnaire dans le sud-ouest de la France, elle est parvenue, il y a quelques jours, à faire retirer ces images compromettantes du site Jacquie et Michel. 

"Tenter une nouvelle expérience" 

Chloé a 21 ans quand elle accepte de tourner pour Jacquie et Michel, il y a quatre ans. "C'était une période assez noire de ma vie : j'étais fâchée avec mes parents et je me suis retrouvée à la rue. J'allais à des soirées pour rencontrer des gens qui accepteraient de m'héberger." Sa carrière balbutiante de gogo-danseuse ne lui permet pas de subsister. C'est donc avant tout pour des raisons financières qu'elle dit avoir accepté de tourner deux scènes pour le site classé X, même si elle admet également avoir voulu "tenter une nouvelle expérience". 

Le tournage a lieu fin 2014, à Paris, au domicile d'un réalisateur influent du porno français. Sur place, elle fait face à une première déconvenue. Alors qu'on lui avait promis 1 800 euros pour quatre scènes, le réalisateur ne lui en fait tourner que deux, pour 400 euros, affirme-t-elle. Trop tard pour faire machine arrière. Et les conditions ne lui rendent pas le tournage plus agréable : selon ses déclarations, il se révèle "très stressant". 

Ils voulaient que je dise que j'avais perdu ma virginité à 11 ans, ce qui est totalement faux.Chloé*, qui a tourné dans un film porno amateurà franceinfo

"Je devais m'inventer une vie, pour aguicher le public. Mais comme c'est du sexe-réalité, les gens pensent que c'est vrai" déplore Chloé. L'aspect spontané de ces vidéos, dont le site Jacquie et Michel revendique l'amateurisme, participe à créer la confusion chez l'internaute. "Tout paraît vrai, mais l'essentiel est scénarisé", résume-t-elle. 

"Le personnel était ignoble avec moi" 

La vidéo est publiée le 25 décembre 2014 sur la plateforme. Mais mauvaise surprise pour Chloé : le nom de sa ville, qui compte moins de 35 000 habitants, apparaît dans le titre. Elle assure qu'on lui avait pourtant promis que ce ne serait pas le cas. Du jour au lendemain, la jeune femme est reconnue partout où elle passe. Elle est sans cesse traquée, insultée. Elle raconte également que trois hommes ont tenté de l'agresser physiquement, quand d'autres lui ont envoyé leur pénis en photo. 

Je ne pouvais pas sortir dehors sans être interpellée. J'ai reçu des centaines de demandes sur Facebook. Ma cousine a été harcelée à son lycée.Chloé*, qui a tourné dans un film porno amateurà franceinfo

Professionnellement aussi, les choses se compliquent : son contrat dans un fast-food n'est pas reconduit. Elle enchaîne avec un petit boulot dans un camping, où les brimades fusent à longueur de journée : "Le personnel était ignoble avec moi". Un comportement qu'elle lie à la diffusion de la vidéo. 

Impossible pour elle de retrouver du travail. Sans ressources, elle accepte de tourner une dernière vidéo, toujours pour la même plateforme. Après un tournage que la jeune femme a très mal vécu, ce court film ne rencontre pas un grand succès mais les deux premiers continuent à faire de l'audience sur le web.

Ne tenant plus face au harcèlement quotidien dont elle se dit victime, Chloé décide de "changer de vie" et passe un concours pour devenir fonctionnaire, à 400 kilomètres de chez elle. Pendant quelques semaines, elle retrouve l'anonymat dont elle rêvait tant. Mais rapidement, quelqu'un la reconnaît et les vidéos ressurgissent. "Mon cauchemar a recommencé", se désole Chloé. 

"Ils ne veulent surtout pas aller devant un tribunal" 

A bout, Chloé ne voit qu'une solution : demander le retrait des vidéos. Elle s'adresse alors aux réalisateurs avec qui elle a travaillé. Eux lui assurent qu'il faut payer : "Ils évoquaient des sommes différentes à chaque fois : l'un me parlait de 2 000 euros, l'autre plutôt de 4 000 euros" s'agace-t-elle. Contacté par franceinfo, Thierry, responsable presse pour Jacquie et Michel, parle de "montants ubuesques". "On n'a reçu aucune demande de sa part, elle aurait dû tenter de nous contacter directement", explique-t-il, énervé. 

Depuis, les vidéos ont été retirées gratuitement par le site, après une mise en demeure envoyée par David Mendel, conseil de Chloé. L'avocat voit dans ce geste une volonté, de la part de la plateforme, d'échapper à une procédure en justice.

Les responsables de 'Jacquie et Michel' ne veulent surtout pas aller devant un tribunal. Ils ont trop peur qu'il y ait un précédent et que les demandes de retraits de vidéos explosent.David Mendel, avocat de Chloéà franceinfo

Ce dernier souligne également qu'aucun contrat n'a été retrouvé pour les tournages auxquels a participé sa cliente : "Elle n'a reçu aucune fiche de paye et n'a jamais été déclarée : à chaque fois, elle a été payée en liquide" affirme-t-il. Pour lui, ces tournages n'ont pas grand-chose d'amateur : "Il y a des millions de clics pour chaque vidéo, il faut imaginer ce qu'elles génèrent pour cette entreprise qui compte plus d'une dizaine de salariés". Interrogé par franceinfo, le responsable presse de Jacquie et Michel assure avoir les contrats à sa disposition. "Il faut juste qu'on les retrouve", précise-t-il. 

Comme le révélait un autre article de franceinfo, Chloé n'est pas la première à faire valoir son "droit à l'oubli", instauré par une décision de 2014 de la Cour de justice de l’Union européenne. "C'est assez rare de recevoir ce type de demandes, tempère le responsable presse de la plateforme, c'est plutôt le cas pour des vidéos faites il y a de nombreuses années. En 2018, les gens savent ce qu'ils font"

De son côté, Chloé espère que son histoire "dissuadera d'autres filles paumées" de tourner de telles vidéos. "Le public ne voit pas la misère humaine qu'il y a derrière. Peut-être que mon témoignage les fera réfléchir", conclut-elle. 

* Le prénom a été modifié.

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