"Il ne faut pas rejeter les idées qui peuvent paraître farfelues" : comment un masque de plongée est devenu une arme pour lutter contre le coronavirus

Capture d\'écran du site internet de la société italienne Isinnova qui a été la première à adapter le masque Easybreath de Décathlon.
Capture d'écran du site internet de la société italienne Isinnova qui a été la première à adapter le masque Easybreath de Décathlon. (CAPTURE D'ÉCRAN ISINNOVA)

Un médecin italien a eu l'idée d'adapter un masque vendu par Decathlon pour fabriquer des respirateurs d'urgence, pour les malades du Covid-19.

Dans la lutte contre le coronavirus, vingt euros et un peu d'inventivité peuvent sauver des vies. Alors que les malades du Covid-19 engorgent les services de réanimation des hôpitaux et que le matériel vient à manquer, le masque Easybreath de Decathlon, conçu pour la randonnée aquatique, ou "snorkeling", est en train de devenir un accessoire très prisé.

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Grâce à l'ingéniosité d'un ancien médecin et d'une société italienne, ce masque peut désormais servir à l'assistance respiratoire des malades.

Plongée, créativité et imprimante 3D

Tout commence à Brescia, en Lombardie, épicentre de l'épidémie en Italie. Dans cette ville en quarantaine, Renato Favero, ancien médecin, a une idée en tête : il veut fabriquer un masque respiratoire d'urgence en convertissant un masque de plongée intégral déjà commercialisé. "J'y pensais depuis un moment et, ayant un masque de plongée à la maison, j'ai commencé à l'examiner pour savoir s'il était possible de l'adapter", détaille-t-il à La Repubblica (en italien).

Son concept sous le bras, il rend visite à la start-up italienne Isinnova. Celle-ci a déjà offert une centaine de valves de respirateurs, imprimées en 3D, à un hôpital de la région, raconte son dirigeant Cristian Fracassi au New York Times (en anglais). "Nous avons analysé sa proposition et conclu que le masque de Decathlon Easybreath était celui qui correspondait le mieux à sa demande", explique Alessandro Coraioli, ingénieur chez Isinnova, au Corriere della Sera (en italien).

Isinnova contacte Decathlon, qui lui fournit gratuitement les plans du produit créé en 2017. "Il y a un peu plus d'une semaine, on a commencé à voir circuler des photos sur les réseaux sociaux", explique à franceinfo Philippe Dourcy, porte-parole de Decathlon. L'enseigne constate que "des particuliers, des start-ups avaient commencé à modifier l'utilisation du masque."

On a partagé le plan 3D de ce masque pour permettre à des sociétés d'ingénierie de pouvoir avancer plus vite dans l'adaptation.Philippe Dourcy, porte-parole de Decathlonà franceinfo

Le premier test réalisé à l'hôpital de Brescia s'avère concluant. "Le projet fonctionne", assure Alessandro Coraioli. "La protection civile de Brescia a déjà commandé 500 masques à Decathlon. Nous nous chargeons de fournir les accessoires gratuitement", poursuit-il. Les valves imprimées en 3D, prénommées Charlotte et Dave, ont été brevetées "pour éviter toute spéculation sur le prix de ce composant", et la société a publié l'ensemble du projet, disponible gratuitement en ligne et en plusieurs langues. "Oui, on peut dire que nous avons sauvé des vies, même si nous ne sommes pas des médecins, nous essayons", estime Cristian Fracassi, interrogé par La Repubblica (en italien).

Bientôt un best-seller dans les hôpitaux ?

De notre côté des Alpes, on voit cette innovation d'un bon œil, alors que la situation se détériore très rapidement. "C'est l'enfer", souffle Mehdi Khellaf, chef des urgences du CHU Henri-Mondor à Créteil (Val-de-Marne). "Depuis lundi, Les patients gravement atteints déferlent." Chaque jour, il voit arriver aux urgences 50 à 70 cas avérés, dont 20% sont dans un état inquiétant. Pour lui, "toutes les bonnes initiatives sont les bienvenues, car même si ce n'est pas encore la guerre au niveau du matériel, ça pourrait très vite le devenir".

"Dans une telle situation de crise, il ne faut pas rejeter les idées innovantes qui peuvent paraître farfelues, ça vaut le coup de creuser", abonde Christian de Tymowski, chef de clinique en réanimation cardiaque à l'hôpital Bichat à Paris. Quand un malade est en grande détresse respiratoire, "on l'endort, on lui met un tube dans la bouche qui va dans la trachée et on connecte ce tube au respirateur artificiel", explique le spécialiste. Dans le cas des malades du Covid-19, cette solution permet d'éviter les "fuites d'air qui font craindre que le virus se disperse". "C'est là que le masque Decathlon a un intérêt", selon lui. "En Italie, il leur manquait des masques de ventilation non invasive, poursuit Christian de Tymowski. Donc, ils ont utilisé le masque Easybreath, qui a une meilleure étanchéité que les masques habituels."

Chez Decathlon, on se tient prêt. Le groupe tient aussi à rassurer, le risque de pénurie de ce "best-seller" de la marque n'est pas pour tout de suite. "Notre rôle en tant que concepteur, c'est d'aider les hôpitaux qui nous le demandent. On est dans une démarche solidaire face à la situation d'urgence", affirme Philippe Dourcy. Le groupe reste tout de même prudent, quant aux usages que les particuliers pourraient faire du masque.

Il faut dire aux particuliers qui seraient tentés de modifier le masque par eux-mêmes qu'il y a des risques en termes de flux d'air.Philippe Dourcy, porte-parole de Decathlonà franceinfo

"Tout ceci doit se faire dans un milieu déterminé par des professionnels aguerris." Des tests sont menés les hôpitaux français, italiens et espagnols et ce n'est pas Decathlon qui en validera les résultats, précise-t-elle. "Tant mieux si notre produit permet de sauver de vies, on est très fier, mais on est dans une démarche de don, de mise à disposition du produit et d'accompagnement", insiste le porte-parole.

Un masque, plusieurs possibilités

Les services hospitaliers attendent les résultats des tests. "La situation est tellement dégradée qu'il ne faut pas attendre de passer par les instances pour valider totalement ce projet. Si ça marche, ça marche. On est dans une médecine de catastrophe", prévient Mehdi Khellaf. D'autant que Christian de Tymowski y voit aussi un éventail de possibilités plus large. "Pour les personnes qui n'ont vraiment rien, cela peut être une solution, propose-t-il, ça évite les projections, notamment lors des éternuements."

Cet accessoire pourrait également permettre de protéger les soignants. "On aurait une seule pièce pour les lunettes et le masque de protection, détaille-t-il. Il faudrait fabriquer un adaptateur qui permettrait de protéger la sortie d'air." 

Ces différents usages feraient toutefois nettement augmenter la demande. Ce qui compliquerait le casse-tête logistique de Decathlon : "Notre entreprise est à l'arrêt, nos magasins et nos entrepôts sont fermés. Donc pour répondre aux besoins, nous devons trouver des solutions au jour le jour." L'enseigne s'interroge aussi sur le comportement de ses clients, alors que se profilent les vacances d'été. "On pense à nos clients qui, dans quelques semaines, voudront faire de la plongée un peu partout dans le monde", glisse-t-elle. En espérant que d'ici là, la crise sanitaire sera passée tout le monde pourra respirer normalement.

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