#EtAprès. "Et si on se réappropriait le bon sens paysan ?" : un jeune éleveur défend une agriculture familiale, résiliente, productive et durable

Elevage de vaches dans le Cantal (Auvergne).
Elevage de vaches dans le Cantal (Auvergne). (RUSSEL KORD / PHOTONONSTOP VIA AFP)

L'épidémie du coronavirus impose de réinventer la "ferme France", estime Martin Seguis, éleveur de vaches dans le Cantal. Il plaide pour réinstaller les agriculteurs français dans leur rôle nourricier.

Coronavirus : et après ? franceinfo ouvre le débat. Un échange à grande échelle pour stimuler et partager des questions, des idées, des témoignages et ouvrir le débat le plus largement possible sur les solutions de demain : #EtAprès, qu’est-ce qui doit changer ? Cette contribution via la Fondation pour l'innovation politique est signée
Martin Seguis, éleveur dans le Cantal (Auvergne-Rhône Alpes).


#EtAprès. Je m’appelle Martin Seguis, j’ai 30 ans, je suis agriculteur, éleveur de vaches laitières dans le Cantal, à plus de 1 000 mètres d’altitude. J’exerce dans une exploitation familiale, à taille humaine, comme il en existe des milliers en France, avec mon père et ma sœur. Nous sommes proches des consommateurs, nous fabriquons du fromage dans une petite coopérative : du cantal bio, des tommes de montagne et autres fromages, exclusivement au lait cru. La Fromagerie des Monts du Cantal a été créée en 1928. C’est un héritage de nos prédécesseurs qui avaient su mettre leurs forces et leurs savoirs en commun pour affronter les difficultés auxquelles l’agriculture est confrontée depuis tout temps.

À présent, nous voici confrontés à une nouvelle crise, sans précédent et pleine d’inconnu. La pression que nous exerçons sur notre habitat est telle que les conséquences dramatiques de notre insouciance commencent à se faire sentir à tous les niveaux : changement climatique, inégalités, crise sociale et, désormais, crises sanitaire et économique. Il était évident que cela ne pouvait pas durer et je pense que la crise du Covid-19 est un énième avertissement.

L’humain est plein de ressources, je n’en doute pas. En ce qui me concerne, je vois cet événement comme une opportunité de faire changer les choses, de faire bouger les lignes, pour essayer ensemble d’apporter des solutions pour demain.

L’agriculture française d’aujourd’hui est victime de la perte de repères de la part de nos sociétés occidentales par rapport à la nourriture.Martin Seguis

L’agribashing, les groupes activistes, les coups bas de nos politiques (Mercosur, Ceta, Tafta…), la pression administrative, etc., ne sont que les conséquences d’un manque de dialogue et d’un manque d’éducation sur notre besoin primaire : se nourrir.

J’ai l’espoir que rien n’est figé. L’agriculture française déborde de qualités. Même s’il existe de nombreuses pistes d’amélioration, elle est l’une des agricultures les plus durables de la planète. Beaucoup de jeunes se forment à l’agriculture de demain et il faut encourager cela. Il faut réinstaller massivement de nouveaux paysans : travailleurs, éduqués, formés et reconnus par notre société pour qu’ils soient enfin respectés et mis au centre du dialogue. 

En France, nous avons encore la chance d’avoir une agriculture familiale, ce qui fait d’elle l’une des agricultures les plus résilientes, tout en étant très productive.Martin Seguis

"Résilience", voilà d’ailleurs un terme qu’il va falloir développer pour notre ferme France. Elle passera par l’autonomie énergétique, des matières premières, mais aussi par l’économie de nos ressources. Il faut d’ores et déjà arrêter d’importer ce que nous sommes capables de produire sur notre sol, aussi bien pour notre ferme que pour nos consommateurs. Nous ne nous en porterons que mieux, et notre planète aussi. Il faut que notre agriculture soit, comme elle le fut longtemps, une agriculture nourricière. Qui dit nourricière dit anti-gaspillage.

Enfin, la résilience passera aussi par la production locale. Il faut, à l’échelle d’un département, tendre vers une autonomie alimentaire. Ce n’est pas toujours possible et des régions agricoles très (souvent trop) spécialisées ne peuvent pas consommer toutes leurs productions : imaginez un peu le Bordelais ! Mais, avec l’appui des collectivités territoriales, nous pourrions relocaliser la consommation.

Toutes ces pistes ne seront possibles qu’en rendant le monde agricole accessible aux Français. Il faut se réapproprier le bon sens paysan.Martin Seguis

Peut-être faut-il mettre en place des cours d’agriculture, de jardinage, de cuisine dans les écoles et collèges afin de transmettre au plus grand nombre et dès le plus jeune âge les connaissances basiques, perdues mais pourtant tellement importantes pour notre société de demain, et ce quels que soient le lieu de vie, la classe sociale ou l’origine. L’école permet de gommer les inégalités, elle doit éduquer la nouvelle génération afin de mieux consommer et la sensibiliser sur l’importance de l’agriculture. Si l’agriculture de demain se porte bien, alors c’est tout un pays qui se portera bien. Ne l’oublions pas, le travail d’un agriculteur engendre cinq emplois de façon indirecte.

Il faut agir maintenant. Sachons tirer les leçons de ces événements tragiques. J’aimerais une prise de conscience rapide et massive de la gravité de la situation afin d’anticiper au maximum les aléas futurs. Une prise de conscience de nos citoyens, de nos politiques, par laquelle toutes les Françaises et tous les Français trouveraient les ressources nécessaires pour construire notre société de demain.

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