Coronavirus : on vous explique le principe de l'"immunité collective", sur laquelle misent le Royaume-Uni et les Pays-Bas

A Londres (Royaume-Uni), la vie continue malgré l\'épidémie de Covid-19. 
A Londres (Royaume-Uni), la vie continue malgré l'épidémie de Covid-19.  (DAVID CLIFF / AFP)

Les deux pays ont décidé de ne pas prendre de mesures radicales de confinement et préfèrent que la population développe une "immunité collective" pour combattre le virus. Une stratégie critiquée par une partie de la communauté scientifique. 

"Seuls doivent demeurer les trajets nécessaires pour faire ses courses, pour se soigner ou pour aller travailler quand le travail à distance n'est pas possible." Emmanuel Macron a annoncé, lundi 16 mars, des mesures radicales pour ralentir l'épidémie de coronavirus. Après la fermeture des écoles, collèges, lycées et universités, de tous les commerces "non nécessaires à la vie de la nation", les sorties sont désormais limitées, sous peine d'amende salée.

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Rien de tel outre-Manche, alors que les cas de contamination se multiplient. Boris Johnson, le Premier ministre britannique, n'a donné que deux conseils dimanche 15 mars : se laver les mains régulièrement et s'isoler pendant sept jours en cas de symptômes. Face au tollé et au confinement des pays voisins, il a annoncé le lendemain quelques mesures plus restrictives, sans toutefois fermer les écoles et les commerces.

"Beaucoup plus de familles vont perdre des proches avant que leur heure ne soit venue", a indiqué le chef du gouvernement. Pourquoi une telle différence avec les autres pays européens ? Car la stratégie affichée par le Royaume-Uni, et désormais par les Pays-Bas également, est de miser sur "l'immunité collective", en laissant le virus se propager.

Quel est le principe ? 

Patrick Vallance, le conseiller scientifique en chef du gouvernement britannique, a martelé dans les médias britanniques l'approche adoptée par Boris Johnson. "Il n'est pas possible d'éviter que tout le monde attrape le virus. Et ce n'est pas non plus souhaitable, car il faut que la population acquière une certaine immunité", explique-t-il, cité par Bloomberg (en anglais).

L'immunité collective est un principe par lequel on peut enrayer la propagation d'une maladie contagieuse dans une population, à partir du moment où la majorité de cette population est immunisée. Elle ne s'applique donc pas aux maladies simplement infectieuses (comme le tétanos) et nécessite que certains individus soient immunisés via, par exemple, la vaccination ou le développement d'anticorps dû à une primo-contamination. Ainsi, même si le virus continue de circuler, plus le taux de personnes immunisées augmente, plus le risque de rencontre entre un malade et une personne non-immunisée diminue. Le seuil de personnes immunisées nécessaire à l'arrêt de la propagation du virus dépend de la contagiosité des pathologies.

"On va laisser circuler l'agent infectieux jusqu'à ce qu'un certain pourcentage de la population tombe malade, et développe ensuite des anticorps", précise Alexandre Bleibtreu, médecin infectiologue au service de maladies infectieuses de la Pitié Salpêtrière à Paris.

Le but est d'éteindre l'épidémie, en évitant la création de nouveaux foyers. Pour cela, on estime en général qu'il faut que plus de 75% de la population soit immunisée.Alexandre Bleibtreuà franceinfo

C'est sur ce principe d'immunité collective que repose la vaccination. Les individus vaccinés se protègent eux-mêmes et agissent comme "pare-feu" pour les non-vaccinés. Mais pour qu'une vaccination ait des effets sur l'ensemble d'un groupe, il faut donc qu'une majorité soit vaccinée. Les personnes pour lesquelles le vaccin est à risque, notamment celles présentant une immunodéficience ou une allergie, peuvent alors s'en passer : les personnes vaccinées forment une barrière de protection entre les personnes contagieuses et les personnes à risques. 

On estime par exemple que le vaccin contre la grippe saisonnière n'est pas efficace à 100% pour le vacciné : un jeune adulte en bonne santé aurait entre 30 et 40% de risque de tomber malade malgré tout. En France, la politique vaccinale veut que ce soit les personnes les plus à risque que l'on vaccine. Mais comme le rappelle Odile Launay, médecin spécialiste des maladies infectieuses, sur France Culture, "si vous n'êtes pas dans les populations à risque vous pouvez vous faire vacciner pour protéger votre entourage". Au Royaume-Uni, par exemple, "on vaccine les enfants de façon généralisée pour qu'ils limitent la transmission de la grippe aux personnes fragiles, puisqu'on estime que pendant une épidémie de grippe environ 20% des enfants vont être affectés et seront donc le réservoir principal du virus". 

Est-ce que ça marche ? 

Oui... Pour certaines maladies et sous certaines conditions. Selon les chiffres avancés par les autorités, il faudrait qu'environ 60% des Britanniques contractent le virus pour que l'ensemble de la population soit protégée d'une épidémie. Des chiffres avancés à tâtons, puisque l'on manque encore de recul sur la situation. "On a par exemple observé qu'en dessous de 95% de personnes immunisées, la rougeole revenait en France", indique l'épidémiologue Alexandre Bleibtreu. Plus la maladie est contagieuse, plus le pourcentage de la population qui doit être immunisé augmente.

Lors de la pandémie de grippe H1N1 en 2009-2010, les personnes les plus vulnérables étaient les plus jeunes : celles nées avant 1957 étaient davantage protégées, car elles avaient déjà rencontré des virus de ce type, qui ont largement circulé entre 1918 et 1957. Ce sont ensuite les souches grippales H2N2 qui ont pris le dessus, rappelle Le Monde. Pour la grippe saisonnière, on estime que seuls 20 à 30% de la population sont susceptibles de contracter le virus chaque année : les autres sont immunisés par une précédente contamination ou vaccinés, donc. 

Est-ce une bonne stratégie contre le Covid-19 ?

L'avantage de cette stratégie, c'est qu'elle permet au pays de conserver une activité économique. Le confinement total, comme c'est le cas en France et en Italie, n'a pas été envisagé par le Premier ministre hollandais, en grande partie pour des raisons économiques. "Nous devrions fermer notre pays pendant un an ou même plus, avec toutes les conséquences que cela implique, pour éviter les contaminations", a-t-il plaidé, estimant qu'en plus le virus "pourrait réapparaître immédiatement si les mesures étaient retirées"

Mais l'Organisation mondiale de la santé (OMS) a insisté sur la nécessité d'une approche globale pour combattre l'épidémie : "Il ne s'agit pas de faire uniquement les tests, le traçage des malades, la quarantaine ou la distanciation sociale. Il faut tout faire", a déclaré Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l'OMS. Dans la soirée de samedi, alors que la France écoutait Edouard Philippe annoncer la fermeture de tous les commerces "non nécessaires à la vie du pays", une pétition de plus de 250 chercheurs britanniques réclamait que Boris Johnson passe "immédiatement" au degré supérieur.

Le rédacteur en chef de la revue scientifique The Lancet (en anglais), Richard Horton, a quant à lui estimé sur Twitter que "le gouvernement [jouait] à la roulette avec le public. Il commet une erreur majeure". Ian Donald, professeur de sociologie à l'université de Liverpool, estime aussi que "la stratégie du gouvernement est bien plus élaborée que celle d'autres pays, et potentiellement très efficace. Mais elle est également plus risquée et fondée sur un certain nombre d'hypothèses".

Dans le cas du Covid-19, deux inconnues majeures semblent s'opposer à une immunité collective efficace et rapide. D'abord, aucun vaccin n'a pour l'instant vu le jour et la possibilité de contracter une deuxième fois le virus après avoir guéri n'est pas écartée, même s'"il n'y a pas de raison qu'un patient contracte deux fois le virus dans la même saison"assure Alexandre Bleibtreu. Par ailleurs, la contagiosité du Covid-19 est beaucoup plus importante que la grippe saisonnière. Ce qui signifie que le pourcentage de la population devant être immunisée pour que l'ensemble soit protégé est très élevé.

La stratégie adoptée par le Royaume-Uni n'est pas du tout aberrante. Mais elle ne sera efficace que lorsqu'au moins plus de 85% de la population sera immunisée. En dessous de ce seuil, on observera la résurgence de foyers infectieux.Alexandre Bleibtreuà franceinfo

Invité du journal de 20 heures de France 2, mardi 17 mars, le docteur Damien Mascret a par ailleurs rappelé qu'avec "les coronavirus, l'immunité ne dure pas" plus de quelques mois, voire quelques semaines. En somme : une personne ayant attrapé le Covid-19 cette année peut le rattraper l'année prochaine et l'immunité collective n'aura servi à rien sur le long terme.

Quelles peuvent être les conséquences ? 

Au-delà de l'efficacité médicale de la stratégie britannique, son coût humain risque d'être très important. Attendre que le seuil d'immunité collective soit atteint sans prendre aucune mesure revient à admettre que le nombre de décès sera très élevé – comme l'a reconnu Boris Johnson. Et en plus d'assumer "cette part tragique" de décès, il faut également mettre en place "un système de santé organisé de manière proportionnée", rappelle Alexandre Bleibtreu. Logique : si le virus se propage, le nombre de malades suivra sa courbe de progression naturelle et dépassera très rapidement le nombre de lits disponibles.

Un rapport de l'Imperial College de Londres, rendu public lundi soir, indique que l'épidémie de Covid-19 pourrait faire jusqu'à 510 000 morts au Royaume-Uni dans le cas purement hypothétique où aucune mesure ne serait prise. Avec cette stratégie du gouvernement, les chercheurs estiment que le pays risque jusqu'à 260 000 décès, en raison d'une "submersion" de son système de santé. Des mesures plus fortes, limitant les contacts, pourraient en revanche réduire à "quelques milliers ou dizaines de milliers" le nombre de décès au Royaume-Uni. "Les choix qu'ont à faire nos gouvernements en ce moment sont des choix de société", conclut Alexandre Bleibtreu.

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