Coronavirus : "On a vécu un moment profondément historique", analyse le sociologue Jean Viard

Le sociologue Jean Viard, invité sur franceinfo.
Le sociologue Jean Viard, invité sur franceinfo. (FRANCEINFO / RADIOFRANCE)

"Nous sommes entrés dans un monde numérique" et on s'est rendu compte que "les autres, c'est le bonheur !"

Que retenir de ces deux mois de confinement et de cette crise du coronavirus ? Au chevet des auditeurs de franceinfo tous les matins, le sociologue Jean Viard, directeur de recherche associé Cevipof-CNRS, revient pour sa dernière intervention, à la veille de la phase 2 du déconfinement, sur ce qu'il voit comme "un moment profondément historique". Pour lui, "nous sommes entrés dans un monde numérique, et nous n'en sortirons plus".

franceinfo : Cette crise a-t-elle montré que les personnes les plus utiles à notre société n'étaient pas forcément rémunérées à leur juste valeur ?

Jean Viard : Oui, mais on a vécu un événement profondément historique. Dans nos vies privées, parce qu'il y a l'avant et l'après pour chacun d'entre nous. Dans nos couples, parce qu'il y en a peut-être 10% qui vont se séparer si l'on prend les chiffres chinois, dans nos emplois, et au fond dans l'histoire du monde. Dans les rapports de force avec la Chine, on voit bien que l'on est dans un bouleversement considérable qui était déjà là. Une crise comme celle-là ne fait qu'accélérer des processus qui étaient déjà là, mais qui d'un coup prennent une puissance énorme. C'est ce qui s'est passé avec l'hôpital. Nous étions face à un hôpital très bloqué, pas seulement pour des raisons d'argent, mais aussi pour des raisons de structure, de hiérarchie, de syndicats, etc. C'est vrai que tout ça va bousculer des changements dans la société. Nous sommes entrés dans un monde numérique, et nous n'en sortirons plus. Essayons de garder des rapports humains, bien sûr, mais 50% des Français ont appris à se servir de Skype ou de Zoom. Ce sont des changements gigantesques.

Ce sont des changements sur lesquels on ne reviendra pas ?

Ils étaient déjà là, nous étions tous passés de la machine à écrire à l'ordinateur. Twitter c'est 2007.

Là nous sommes dans la civilisation numérique. Elle a remplacé la civilisation de la voiture et de l'essence née après 1945. Il y aura toujours des voitures et de l'essence, mais avant de se déplacer, on se dira : 'Est-ce qu'on peut faire la réunion par Skype ?'Jean Viard, sociologueà franceinfo

Ça sera comme cela pour les émissions de télévision, les réunions business, etc. Nous continuerons de nous déplacer, mais je pense que hiérarchiquement le premier choix sera numérique et le deuxième choix sera le rapport physique.

En revanche, l'isolement nous a fait reconsidérer la valeur des autres qui, contrairement à ce qu'écrivait Jean-Paul Sartre, ne sont pas l'enfer, c'est même l'inverse ?

Oui, bien sûr que c'est l'inverse. Les autres, c'est le bonheur ! Pourquoi est-ce que les gens se serrent sur les plages ? Pourquoi est-ce qu'ils se serrent aux terrasses de café ? Parce que le plaisir c'est les autres. C'est de les regarder, c'est de leur parler, c'est de leur balancer des vannes, c'est d'avoir des discours, c'est de faire du business ensemble, de créer ensemble.

Être privé de l'autre c'est être quelque part privé de ce qui nous rend humain.Jean Viardà franceinfo

Ça nous met dans la situation de l'ours dans sa tanière. L'ours sort, l'ours est heureux, mais on est encore un peu limité. L'affaire n'est pas terminée, on est à la fois heureux de sortir et on a peur, on voit bien ces deux mouvements.

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