Coronavirus : le marché des médicaments face au risque de pénurie

La base de données de l'Agence nationale de sécurité du médicament ne montre pas de rupture de stocks. Mais la dépendance des fabricants européens vis-à-vis de leurs fournisseurs indiens et chinois pose question.

Article rédigé par
Sylvain Tronchet de la Cellule investigation de Radio France - franceinfo
Radio France
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.

Officiellement tout va bien, comme l’expliquait le ministre de la Santé, Olivier Véran, devant le Sénat le 26 février : "Il n’y a aucun problème de pénurie de médicaments". Le ministre aurait pu préciser : la situation n’est pas pire que d’habitude. Le marché des médicaments a connu une forte augmentation des pénuries ces dernières annéesEn France, le nombre de ruptures d’approvisionnement a été multiplié par 20 entre 2008 et 2018. Mais si les fabricants de médicaments se veulent eux aussi rassurants, affirmant qu’il n’y a pas de risque de pénurie, les données publiées par certaines autorités européennes montrent que les tensions ont nettement augmenté sur certains marchés ces dernières semaines. Certains principes actifs, fabriqués en Chine notamment, commencent à manquer.

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L’ANSM (Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé) admet que ses équipes "sont mobilisées dans le contexte du coronavirus Covid-19 afin d'anticiper les potentielles tensions d'approvisionnement de médicaments qui pourraient survenir". Mais la consultation de sa base données des ruptures de stock des médicaments ne semble pas montrer d’augmentation du phénomène ces deux derniers mois. Pourtant, plusieurs experts que nous avons consultés doutent de l’actualisation des données de l’agence. "On sait par exemple qu’il y a des ruptures sur le Plaquenil, explique Yann Mazens, chez France Assos Santé, qui représente les usagers. Nous l’avons constaté sur le terrain. Or, quand vous le cherchez dans la base de l’ANSM, vous ne le trouvez pas". Bruno Bonnemain, de l'Académie nationale de pharmacie, note que les sédatifs dont les hôpitaux commencent à manquer ne figurent pas dans la liste des ruptures de stock. "C’est le problème des agences, renchérit Yann Mazens, elles sont toujours rassurantes, jusqu’à ce qu’on soit au pied du mur".

Une pénurie européenne

Si les bases de données de l’ANSM manquent parfois de transparence et d’actualisation, c’est moins le cas de certaines de ses homologues européennes. Celles que nous avons consultées montrent toutes une augmentation assez nette des déclarations de pénuries depuis le début du mois de février. En Belgique par exemple, la base Pharmastatut a soudainement grossi ces deux derniers mois. L’Agence fédérale des médicaments (AFMPS) a recensé plus de 370 déclarations pour février et mars 2020, alors qu’elle en avait eu environ 560 pour la période s'étalant de novembre 2018 à fin janvier 2020. Contactée, l’AFMPS confirme que ses "experts observent une augmentation des indisponibilités de manière globale". L’agence précise que cette augmentation est partiellement due à un changement de réglementation qui oblige dorénavant les fabricants à déclarer leurs ruptures d’approvisionnement dans les trois jours sous peine de sanction. Mais elle n’exclut pas un "effet Covid-19".

Les autorités belges ne sont d’ailleurs pas les seules à observer cette hausse. En Autriche, la liste des pénuries a enregistré 59 nouvelles références sur février et mars, soit autant que sur toute l’année précédente. En Espagne, en Allemagne, en Croatie, le nombre de déclarations a plus que doublé ces deux derniers mois. La France peut-elle échapper au phénomène ?

Dépendance des fournisseurs indiens ou chinois

"Les médicaments sur lesquels il y a le plus de problème d’approvisionnement en temps normal sont les anticancéreux, les vaccins, et les antibiotiques", explique Bruno Bonnemain. Concernant les antibiotiques, l’un des plus courants d’entre eux, l’amoxicilline, concentre toutes les attentions. La France a déjà connu en 2013, une pénurie de ce médicament très utile pour de nombreuses pathologies. Dans un rapport publié en 2016, l’ANSM soulignait la dépendance des fabricants européens vis-à-vis de leurs fournisseurs indiens et chinois.

Ces deux pays fabriquent 60 à 80% des principes actifs des médicaments prescrits en Europe. Or, ces dernières semaines, la désorganisation de l’économie chinoise due à l’épidémie de Covid-19, et la réaction indienne qui a consisté a fortement restreindre ses exportations de médicaments et de principes actifs font craindre de nouvelles tensions. "Nous nous attendons à de gros soucis, avec un effet retard, peut-être vers le mois de mai, estime Yann Mazens. La conjonction des problèmes chinois et indiens pour ce qui est des substances actives, ajouté aux problèmes de fabrication dans certaines régions d’Europe comme l’Italie du Nord peut créer des pénuries".

Une liste de médicaments essentiels

Face à ce risque, connu depuis plusieurs années, Bruno Bonnemain demande "l’établissement d’une liste de médicaments essentiels sur lesquels on ait une vraie visibilité sur les risques en terme d’approvisionnement. Actuellement, ça reste très difficile de suivre ça au jour le jour. Sur les 15 000 spécialités autorisées en France, seules 200 sont réellement indispensables. C’est sur celles-là qu’il faut se concentrer".

Interrogés sur la possibilité de pénurie sur certains médicaments, samedi 28 mars lors de leur conférence de presse, le Premier ministre Édouard Philippe et le ministre de la Santé, Olivier Véran ont admis qu’il y avait effectivement des "risques". Soulignant que le problème était "mondial" Édouard Philippe concluait en expliquant qu’il avait "bon espoir que la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne, le Royaume-Uni, les États-Unis seront capables de s’entendre avec la Chine et les autres pays qui sont capables de produire en masse ces produits dont nous avons besoin".