VRAI OU FAKE Coronavirus : comment "Plandemic" est devenue l'une des vidéos les plus populaires chez les complotistes

(TERRAY SYLVESTER / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Une scientifique américaine tombée en disgrâce y soutient des théories conspirationnistes et diffuse de fausses informations sur le virus. Malgré sa dépublication systématique de YouTube et Facebook, la vidéo continue de se propager.

Malgré la pluie qui s'abat sur la ville de Salem, dans l'Oregon, en ce samedi 2 mai, les manifestants du mouvement ReOpen America ne désarment pas. Massés devant l'entrée du Capitole, ils réclament la "réouverture" de leur Etat du nord-ouest des Etats-Unis, où la gouverneure démocrate a imposé des mesures de confinement, afin d'endiguer l'épidémie de coronavirus. Dans la foule, les casquettes rouges ornées du mantra présidentiel "Make America Great Again" sont presque aussi nombreuses que les drapeaux américains. Sur les pancartes, les slogans proclament : "Le Covid-19 est un mensonge" ; "Arrêtez la tyrannie" ; "Tous les emplois sont essentiels" ; "Mon corps mon choix"... Un écriteau affiche un message plus énigmatique : "End the Plandemic" ("Mettons fin à la plandémie").

Une pandémie soi-disant "planifiée"

Le jeudi 14 mai, une manifestation similaire se tient à près de 3 000 km de là, à Saint Paul, devant la résidence du gouverneur du Minnesota, un autre élu démocrate. Là encore, un panneau dénonce la "Plandemic". Mais à quoi correspond cette soi-disant "pandémie planifiée" ? Ce jeu de mots en anglais a en fait été popularisé par une vidéo à la mise en scène soignée. Présentée comme un long extrait de 26 minutes d'un documentaire à venir, celle-ci est centrée sur l'interview d'une scientifique américaine, Judy Mikovits, qui égrène, au fil des questions, fausses informations et théories du complot sur le virus. Mise en ligne le 4 mai, la vidéo a été vue plus de 8 millions de fois sur les réseaux sociaux en une semaine, d'après le New York Times*.  

Des manifestants demandant la \"réouverture\" du Minnesota, le 14 mai 2020 devant la résidence du gouverneur de leur Etat à Saint Paul (Etats-Unis).
Des manifestants demandant la "réouverture" du Minnesota, le 14 mai 2020 devant la résidence du gouverneur de leur Etat à Saint Paul (Etats-Unis). (EDUCATION IMAGES / UNIVERSAL IMAGES GROUP EDITORIAL)

Face à la caméra, Judy Mikovits affirme que le virus "a été manipulé" dans un laboratoire et qu'il en "a été libéré, délibérément ou non". "Je suis sûre, dit-elle, que cela s'est produit entre les laboratoires de Caroline du Nord, Fort Detrick, l'Institut de recherche médicale de l'armée américaine sur les maladies infectieuses et le laboratoire de Wuhan." Cette biologiste soutient que l'hydroxychloroquine est "efficace contre ces familles de virus" et qu'à l'inverse "les vaccins contre la grippe augmentent le risque d'attraper le Covid-19 de 36%". Judy Mikovits prétend aussi que "le port du masque active littéralement vos propres virus"Quant à la surmortalité observée en Italie, elle la relie à un vaccin contre la grippe, cultivé dans des cellules de chien, animal sujet aux coronavirus. Autant d'allégations qu'aucune preuve scientifique ne vient étayer, comme le pointent SciencePolitiFact et NPR.

Une gloire déchue et décriée de la recherche

Judy Mikovits cible un homme en particulier : Anthony Fauci, l'expert médical en chef de la Maison Blanche. Un immunologue respecté que les partisans de Donald Trump ont pris en grippe et que l'extrême droite américaine tente de discréditer à coup de thèses complotistes, comme le relate le New York TimesAu début de sa carrière, raconte la chercheuse, elle faisait partie de l'équipe qui a isolé le VIH. Mais à l'époque, déclare-t-elle, Anthony Fauci a bloqué la publication de son article, a rédigé le sien et a récolté la gloire et l'argent des brevets. Ce comportement, accuse-t-elle, a provoqué l'épidémie de sida et des millions de morts. Là encore, aucun élément n'appuie cette "théorie". La scientifique tient enfin Anthony Fauci pour responsable de sa chute à l'issue d'une affaire montée de toute pièce, jure-t-elle. Mais une nouvelle fois, aucun élément ne permet d'attester ses dires.

Le président américain Donald Trump regarde Anthony Fauci, directeur de l\'Institut national des allergies et maladies infectieuses, le 22 avril 2020, lors d\'une conférence de presse sur l\'épidémie de Covid-19, à la Maison Blanche (Washington).
Le président américain Donald Trump regarde Anthony Fauci, directeur de l'Institut national des allergies et maladies infectieuses, le 22 avril 2020, lors d'une conférence de presse sur l'épidémie de Covid-19, à la Maison Blanche (Washington). (MANDEL NGAN / AFP)

La réalité est toute autre, soulignent le Washington PostSnopes et Vice. En 2009, Judy Mikovits accède à une certaine notoriété au sein de la communauté scientifique. Directrice de recherche au Whittemore Peterson Institute de Reno, dans le Nevada, elle cosigne une étude dans la prestigieuse revue Science. Elle aurait alors découvert un lien entre un rétrovirus et l'inexpliqué syndrome de fatigue chronique. Mais deux ans plus tard, sa découverte se révèle être un mirage. Après plusieurs tentatives, aucune équipe de recherche n'est parvenu à répliquer ses travaux. Camouflet suprême, son article est rétracté, fin 2011. Dans la foulée, elle est licenciée, rapporte Nature.

Judy Mikovits, le 28 février 2011, devant le Whittermore Peterson Institute de Reno (Nevada).
Judy Mikovits, le 28 février 2011, devant le Whittermore Peterson Institute de Reno (Nevada). (DAVID CALVERT/NBC/AP/SIPA)

Quelques mois plus tard, Judy Mikovits est arrêtée et brièvement incarcérée en Californie à la demande de son ex-employeur. Le Whittemore Peterson Institute la soupçonne d'avoir volé du matériel informatique qui contiendrait des données sensibles. Les charges sont finalement abandonnées. La scientifique voit dans cet épisode la preuve ultime de la cabale la visant.

La sphère antivaccin diffuse la vidéo

En deux jours seulement, Plandemic se propage sur Facebook grâce à quelques relais de poids, comme l'analysent la chercheuse et artiste Erin Gallagher et le New York Times. La vidéo circule d'abord au sein d'un groupe de près de 25 000 membres de la communauté d'extrême droite QAnon, persuadée qu'un Etat profond conspire contre Donald Trump. Puis, une célèbre gynécologue, Christiane Northrup, qui s'est faite un nom en apparaissant dans les émissions de la papesse Oprah Winfrey, et flirte avec l'antivaccinisme, la partage à ses presque 500 000 abonnés. La page du mouvement ReOpen Alabama s'en fait ensuite l'écho auprès de ses quelque 35 000 membres et des dizaines d'autres groupes du mouvement ReOpen America avec lesquels elle est en contact. Un combattant de MMA, Nick Catone, qui a embrassé la cause "antivax" depuis qu'il tient les vaccins pour responsables de la mort de son fils de 2 ans à peine, la promeut auprès de ses près de 70 000 abonnés. Enfin, Melissa Ackison, une républicaine, candidate défaite au Sénat de l'Ohio, la signale à ses 20 000 abonnés. Le site BuzzFeed est le premier média à la repérer. 

Lorsque YouTube et Facebook décident de dépublier systématiquement Plandemic, trois jours après sa mise en ligne, parce qu'elle enfreint leurs règles d'utilisation, il est déjà trop tard. Judy Mikovits, érigée en lanceuse d'alerte que ses pairs chercheraient à réduire au silence, est devenue l'égérie de l'extrême droite, des complotistes, des antivaccins et des Américains opposés au confinement. Un mois après sa création, son compte Twitter totalise plus de 160 000 abonnés. La scientifique s'y réjouit de voir son livre La Peste de la corruption en tête des ventes sur Amazon pendant une semaine. Un ouvrage co-écrit avec un militant antivaccin et préfacé par Robert F. Kennedy Jr, descendant de l'illustre famille et lui aussi figure "antivax". Elle y partage ses interviews avec les médias chéris des complotistes Epoch Times ou True Pundit et les mèmes à sa gloire.

Un film tourné avec 2 000 dollars

Désormais, Plandemic circule sous le manteau, via des plateformes de partage de vidéos moins regardantes, comme BitChute ou Brighteon. Un succès qui surprend même son réalisateur, Mikki Willis. Son principal fait d'armes était jusqu'à présent une courte vidéo, remontant à 2015 et vue plus de 4 millions de fois, dans laquelle il racontait avoir acheté une poupée de Ariel, l'héroïne de La Petite Sirène, à l'un de ses fils. Mis à part sa chaîne YouTube et ses films faits à la maison dans la vallée d'Ojai, au nord-ouest de Los Angeles, le réalisateur de 52 ans est à la tête d'une petite société de production, baptisée Elevate, au catalogue aussi sommaire qu'éclectique.

Mikki Willis a confié au Los Angeles Times avoir été présenté à Judy Markovits par un ami commun il y a quelques temps. La scientifique lui a fait forte impression. Il explique l'avoir recontactée, lorsque l'épidémie de coronavirus a pris de l'ampleur aux Etats-Unis, afin de connaître son opinion à ce sujet. Celle-ci lui est apparue si intéressante qu'il a tenu à filmer l'entretien. Le réalisateur assure avoir financé le film de sa poche pour moins de 2 000 dollars. De quoi payer un cameraman et un assistant pour la recherche d'images d'illustration. Plandemic a failli s'intituler "L'Ennemi invisible" ou "Le Serment", dit-il.

On a fait cette vidéo pour qu'elle devienne virale. On savait que le style était complotiste et choquant. Malheureusement, de nos jours, vous devez en quelque sorte l'être pour attirer l'attention des gens. Mais que ça devienne viral à ce point, je crois que personne ne pouvait l'imaginer.Mikki Willisau "Los Angeles Times"

Mikki Willis assure avoir demandé à des experts médicaux de se prononcer sur les affirmations de Judy Mikovits. "Celles qu'ils n'ont pas pu valider ou qui se sont soldées au moins par un 'ça pourrait être vrai mais la science ne l'a pas encore prouvé', je les ai laissées. Parce que je me suis dit que ce serait peut-être le point de départ d'un débat qui pourrait aller au fond des choses", défend-il. Le réalisateur assure toutefois qu'il n'a pas l'intention de tirer profit de son film. Il n'est d'ailleurs plus si sûr de vouloir en tourner la suite. A moins que ce soit pour prendre la défense de son héroïne controversée et répondre point par point aux nombreuses critiques de ses détracteurs. "Savez-vous qui est la docteure Judy Mikovitz ?", demande la pancarte d'une manifestante devant le Parlement de Sacramento, en Californie, photographiée par un journaliste le 7 mai. La réponse est désormais oui.

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