Aide exceptionnelle pour les plus précaires : elle "était impérative" pour la Fondation Abbé-Pierre, qui regrette "beaucoup de trous dans la raquette"

Christophe Robert, le délégué général de la fondation Abbé-Pierre, en octobre 2017.
Christophe Robert, le délégué général de la fondation Abbé-Pierre, en octobre 2017. (LUDOVIC MARIN / AFP)

Depuis vendredi, l'aide exceptionnelle, promise mi-avril par le gouvernement pour faire face à la crise engendrée par le Covid-19, est versée à près de quatre millions de foyers précaires et modestes.

La prime pour les Français les plus démunis est distribuée à partir de vendredi 15 mai pour les aider à surmonter la crise du coronavirus et ses conséquences. Elle s'élève à 150 euros et 100 euros supplémentaires pour chaque enfant à charge à destination des bénéficiaires de certains minima sociaux.

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"Cette aide était impérative", déclare vendredi sur franceinfo Christophe Robert, délégué général de la Fondation Abbé-Pierre, qui regrette "beaucoup de trous dans la raquette" du dispositif, notamment en termes de fréquence et de montant.

franceinfo : Que pensez-vous de la mise en place de cette aide exceptionnelle à destination des plus démunis ?

Christophe Robert : Cette aide était impérative. C'est une bonne nouvelle pour toutes les personnes qui vont en bénéficier. Son caractère automatique est un élément extrêmement important. Tout ça est extrêmement positif pour les millions de ménages qui vont toucher cette aide. Mais il y a quelques limites. D'abord, il y a beaucoup de trous dans la raquette. Ceux qui ne sont pas bénéficiaires des minima sociaux ou qui n'ont pas d'APL ne vont pas pouvoir en bénéficier. Je pense par exemple à toutes les personnes seules, âgées au minimum vieillesse, aux précaires, qui bénéficient de l'allocation adulte handicapé, aux jeunes de moins de 25 ans qui n'ont pas de ressources et qui ne peuvent pas bénéficier du RSA. Donc, pour ceux qui vont bénéficier de cette aide exceptionnelle, c'est chouette. Mais les autres sont en situation de fragilité très importante, et ils ont besoin de cette aide. L'autre sujet, c'est la question du montant de cette aide, qui sera versée en une fois. Ça va donner un peu d'air pour certains ménages précaires. Mais on voit bien qu'il faut absolument pouvoir la reconduire sur plusieurs mois, sans doute jusqu'à la rentrée scolaire, pour pouvoir pallier les effets majeurs de la crise que nous connaissons aujourd'hui, après deux mois de confinement, sur l'emploi, la perte d'activité, la diminution des ressources, le chômage total ou l'arrêt d'activités économiques informelles. Et puis, il faut que le montant de cette aide augmente.

Cette aide était donc impérative, mais toujours pas suffisante ?

Ces difficultés majeures que rencontrent aujourd'hui les personnes pauvres, les personnes les plus fragiles, dont on voit à quel point elles étaient sur le fil, les fait basculer dans la pauvreté parce qu'il n'y a plus de cantines scolaires, parce qu'elles subissent une augmentation des charges liées au logement où elles sont restées plus longtemps que d'habitude. Il faut impérativement, à côté de ces aides générales importantes, pouvoir cibler des aides pour aider au paiement du loyer et des charges. L'inquiétude de la Fondation Abbé-Pierre, c'est que beaucoup de ménages ne puissent plus payer leur loyer, leurs charges, et donc entrent dans un processus juridique du fait du non-paiement des loyers qui peut conduire à terme à des expulsions locatives massives. Donc, il vaut mieux prévenir que guérir, ou prévenir que punir via les expulsions locatives. Il faut mettre une aide exceptionnelle de 200 millions d'euros issus du budget de l'État, qui viendrait s'appuyer sur les départements qui ont ce rôle dans l'action sociale de pouvoir aider les ménages qui rencontrent des difficultés de loyer. Il faut que cette aide soit homogène sur le territoire et rapidement accessible. Il faut aussi que l'on simplifie considérablement cette capacité de solliciter une aide au paiement des loyers et des charges. De notre point de vue, cela permettra d'éviter les catastrophes de demain et d'autres coûts, financiers et sociaux, à terme.

On a beaucoup entendu que la crise sanitaire avait accentué les inégalités. Cela veut-il dire que les plus pauvres en France n'ont jamais été aussi pauvres que maintenant ?

Il y a deux facteurs que l'on observe depuis le début de la crise sanitaire. Premièrement, les personnes qui étaient déjà en situation de précarité s'enfoncent un peu plus. D'où l'importance de tous ces outils de protection, d'aide exceptionnelle, de fonds pour aider au paiement des loyers et des charges, des attentions que l'on a porté à ceux qui sont vraiment en grande difficulté. Un deuxième phénomène nous a sauté à la figure, en remarquant à quel point des millions de ménages voyaient leurs ressources les mettre en situation de tension permanente. Le moindre accroc, le moindre problème, est aujourd'hui un énorme problème avec cette mise à l'arrêt de l'activité dans le pays, pouvant les faire basculer dans la précarité. Ce phénomène nous interroge sur le niveau des salaires de ceux qui souffrent de ce temps partiel subi, de ces missions d'intérim suivies de petits CDD courts. Là, il y a une réforme beaucoup plus structurelle sur ces petits salaires et sur la protection sociale plus globale à réaliser. Il faut vraiment que cet épisode dur pour notre société soit l'occasion de reposer toutes ces questions sur le partage des richesses, sur la valeur du travail. Cela nous semble fondamental.

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