"A la merci du moindre postillon" : dans les magasins, pharmacies, en livraison… Ces employés en première ligne face au coronavirus

Le premier jour de l\'obligation de confinement, dans un bureau de tabac, le 17 mars 2020, à Paris. 
Le premier jour de l'obligation de confinement, dans un bureau de tabac, le 17 mars 2020, à Paris.  (VIRGINIE MERLE / HANS LUCAS)

Alors que la majorité des Français doit rester chez soi, des travailleurs continuent d'être en contact direct avec la population pour assurer le maintien de services élémentaires. Ils ont vu leur routine basculer

"En temps normal, on voit surtout des habitués, des retraités du quartier. D'un seul coup, on a vu des familles entières débarquer pour faire des provisions comme si c'était la fin du monde." Lorsqu'elle a été appelée pour prêter main forte à ses collègues caissières, lundi 16 mars, Laura n'en a pas cru ses yeux. "Les gens étaient collés, ne gardaient aucune distance de sécurité. On se serait cru un 31 décembre juste avant le réveillon", affirme à franceinfo cette étudiante qui travaille les week-ends dans un supermarché d'Angoulême (Charente).

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Partout en France, la décision du gouvernement de fermer les commerces non essentiels, annoncée par Edouard Philippe samedi dernier pour freiner l'épidémie de coronavirus Covid-19, a provoqué une véritable ruée dans les points de vente restés ouverts. Salariés de grandes surfaces, employés de pharmacies, mais aussi livreurs et livreuses de repas se retrouvent en première ligne face aux angoisses parfois irrationnelles des habitants.

"J'ai vu des gens se précipiter pour acheter cinq packs de bouteilles d'eau et une dizaine de kilos de pâtes. D'autres qui repartaient avec 40 rouleaux de papiers toilette pour profiter d'une promo", témoigne Lydie, caissière dans l'Aveyron, encore "ahurie" par la scène. Les messages rassurants des enseignes de grande distribution démentant toute pénurie n'y ont rien fait. Lundi, le mouvement est au contraire alimenté par les rumeurs selon lesquelles le président de la République, qui s'exprime le soir même à la télévision, va annoncer un confinement total.

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"Dans mon magasin, certains ont acheté des sacs de terreau par vingtaines", a observé, incrédule, un vendeur d'un hypermarché de Vitrolles (Bouches-du-Rhône). Pour planter leurs propres fruits et légumes et subvenir à leurs besoins, lui ont-ils confié. Jeune caissier à Beaune (Côte-d'Or), Adrien a vu passer ce jour-là des clients avec deux ou trois caddies remplis, et des notes "à 1 500 euros". A Barentin (Seine-Maritime), les employés d'un magasin Carrefour ont même dû prendre l'initiative de bloquer momentanément l'entrée, faute d'agents de sécurité en nombre suffisant pour réguler le flux. "Les clients nous insultaient, ils nous disaient que si nous n'étions pas contents, on n'avait qu'à changer de boulot", explique l'un d'eux.

Une cinquantaine de clients faisaient la queue à chaque caisse. Une caissière a fondu en larmes. C'était devenu ingérable.un employé du magasin Carrefour à Barentinà franceinfo

Depuis les annonces présidentielles, qui interdisent toute sortie non essentielle, mais autorisent les Français à aller faire leurs courses, la pression est peu à peu redescendue sur les commerces de première nécessité. Finies les interminables rangées de caddies à l'extérieur des grandes surfaces ou les improbables files d'attente sur les trottoirs devant les pharmacies. "Nos magasins sont quasi-déserts", assurait un syndicaliste de Carrefour mardi après-midi, quelques heures seulement après l'entrée en vigueur du confinement. "On ne s'attendait pas à ce que ce soit aussi radical mais, visiblement, les gens ont anticipé, ils ont rempli la cave !"

Mais pour ces salariés qui jouent un rôle vital dans la crise actuelle, l'angoisse du coronavirus reste bien réelle. Dans les grandes surfaces, les employés de caisse interrogés par franceinfo, unanimes, se disent mal protégés face au risque de contamination. Ils réclament des masques, même si le fait d'en porter ne protège a priori pas de manière efficace contre une contamination. Mais Adrien, employé à Bourges, raconte que sa hiérarchie lui a de toute façon notifié que le port du masque était interdit pour les salariés, car cela nuirait à l'image de l'enseigne et ferait fuir les clients. Sollicitée par franceinfo, l'enseigne n'a pas encore donné suite. 

Les caissières travaillent assises, elles sont plus bas que les clients, à la merci du moindre postillon. Certaines sont terrorisées, et hésitent vraiment : venir au travail et risquer sa santé, ou ne pas venir et risquer de perdre son boulotun délégué syndical dans une grande surfaceà franceinfo

La plupart des enseignes ont installé à la hâte des vitres en Plexiglas pour créer une barrière entre les employés de caisse et les clients. Mais leur efficacité reste à prouver. "Ces vitres ne nous protègent pas lorsqu'on se tourne du côté où on rend la monnaie", remarque une caissière. Autre source potentielle de contamination pour ces employés : les articles manipulés en caisse, que les clients ont touchés quelques instants plus tôt. Or, les salariés manquent cruellement de gel hydroalcoolique.

"Avant l'épidémie, on avait chacune un flacon fourni par notre magasin, mais ce n'est plus le cas depuis la semaine dernière", témoigne Laura. Pour ne pas rendre jaloux certains clients en recherche du précieux fluide, elle et ses collègues évitaient d'ailleurs de les laisser en évidence. "De toute façon, aujourd'hui, il ne reste plus qu'un pot, à l'accueil du magasin." Dans son supermarché, Laura a été incitée par ses supérieurs à privilégier les paiements en carte bancaire plutôt qu'en espèces, pour éviter les contacts.

"Chacun bricole selon sa situation"

Les pharmaciens, eux, connaissent les gestes barrières et les protocoles sanitaires. "Nous sommes des professionnels qui avons l'habitude", affirme Yorick Berger, pharmacien dans le 13e arrondissement de Paris. "Les consignes de base, on les a toujours suivies", se rassure-t-il. Dans sa pharmacie en travaux, l'homme se démène, avec ses collègues, pour servir des patients toujours plus nombreux, sans porter pour autant ni masques, ni systématiquement des gants. Comme le détaille le gouvernement, les personnels de soins au contact des malades peuvent en théorie bénéficier de masques FFP2, plus performants que les masques dits "chirurgicaux" disponibles pour le grand public. Mais ils font face à un problème de stocks.

Les masques sont réservés aux médecins, nous, on désinfecte tout, on fait attention à nos gestes, et on se lave régulièrement les mains.Yorick Berger, pharmacien à franceinfo

Certains de ses confrères, comme Maxime Chollet, à Colombes (Hauts-de-Seine), ont, eux, renforcé leur attirail. "On porte des masques, des gants et des blouses. Pour les masques, ce sont des stocks de la grippe A de 2009 que j'avais au fond de ma cave. On en a un par jour et par personne, mais on devra les remettre la semaine prochaine si on n'en reçoit pas d'autres", s'inquiète le pharmacien. Sur des groupes Facebook ou WhatsApp, des pharmaciens s'informent de l'état de leurs stocks et des mesures mises en place pour gérer l'afflux massif de clientèle. Car le week-end dernier, la ruée des habitants, inquiets des mesures de confinement, a conduit certaines officines à aller plus loin : "Maintenant on n'accepte que deux personnes à l'intérieur, et on fait patienter les autres dehors", explique Yorick Berger. "Cela se passe bien, il n'y a pas de panique", se réjouit-il.  

A Colombes, Maxime Chollet a pris des mesures plus importantes dès dimanche. "On était de garde et on n'était que deux pharmaciens face à une affluence record", détaille-t-il. Il a donc décidé de fermer la grille de l'officine et de servir à travers une ouverture habituellement utilisée lors des gardes de nuit. Les retours de la clientèle ont été positifs, "donc on a décidé de continuer comme cela. On a fait percer la grille pour mettre deux nouvelles ouvertures, et on peut servir à trois, à un mètre de distance des clients", se réjouit-il.

Une autre catégorie de travailleurs continue d'arpenter les rues des grandes villes malgré le confinement. Car si les restaurants et fast-foods ont fermé au public samedi soir, certains continuent leur activité pour les livraisons. "Nous ne sommes pas des travailleurs indispensables à la société", estime Edouard Bernasse, cofondateur du Collectif des livreurs autonomes de Paris (Clap). Lui, comme beaucoup de collègues, a décidé d'arrêter son activité. Mais d'autres continuent, car "pour certains, 100 euros, c'est indispensable", explique l'auto-entrepreneur. D'autant que les plateformes les encouragent, et n'hésitent pas à communiquer auprès des clients sur le maintien de leur service.

Capture d\'écran d\'une notification envoyée par Uber Eats et reçue le 17 mars 2020. 
Capture d'écran d'une notification envoyée par Uber Eats et reçue le 17 mars 2020.  ((ILAN CARO / FRANCEINFO))

"J'aurais aimé qu'Uber se positionne et dise 'non mais c'est trop dangereux' en tant que livreur de continuer de travailler", soupire Samuel, livreur à vélo pour Uber Eats à Toulouse (Haute-Garonne). Le jeune homme a décidé de suspendre depuis dimanche ses livraisons dans la ville rose. "Même si tu te protèges, il y a toujours des risques. J'ai l'impression qu'on est utilisés pour donner du confort aux gens", déplore-t-il. Ni masque, ni gants, ni produit désinfectant : pour toute protection, le livreur n'a reçu qu'un guide de bonnes pratiques. Il revient à chaque livreur d'assurer sa sécurité. Sollicité par franceinfo, Uber dit rembourser "tout achat de produits sanitaires" "depuis le 17 mars" et apporter son soutien aux livreurs diagnostiqués et leur assure une indemnisation "pendant une période pouvant aller jusqu'à 14 jours". La plateforme annonce également la création d'un numéro direct pour répondre aux interrogations des livreurs. 

On a envie de dire que notre vie vaut plus que des burgers et des bo bun.Edouard Bernasse, cofondateur du Collectif des livreurs autonomes de Parisà franceinfo

Face aux mesures de confinement, les consignes de sécurité que reçoivent les entreprises évoluent de jour en jour. "Tout le monde fait un peu du système D, chacun bricole selon sa situation", reconnaît un pharmacien toulousain. "Ça a été tellement rapide et brutal que tout le monde se retrouve à improviser. C'est la débrouille, même pour les entreprises", regrette-t-il. Dans les grandes surfaces, les salariés ne seraient pas contre une reconnaissance financière pour récompenser la prise de risques. "On fournit des milliers de personnes, souligne Adrien. Si je ne vais plus travailler, comment les gens se nourrissent ?"

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