"C'était un délire, une fiction" : il est accusé de former une cellule jihadiste sur Internet

Fahd Jobrani, un Marocain de 36 ans, est poursuivi pour association de malfaiteurs en vue de de la préparation d\'actes de terrorisme. Le voici au premier jour de son procès à Paris, le 19 janvier 2015.
Fahd Jobrani, un Marocain de 36 ans, est poursuivi pour association de malfaiteurs en vue de de la préparation d'actes de terrorisme. Le voici au premier jour de son procès à Paris, le 19 janvier 2015. (BENOIT PEYRUCQ / AFP)

Fahd Jobrani, Marocain de 36 ans, est accusé d'avoir préparé des actes terroristes sur des forums internet. Récit du premier jour de son procès à Paris, lundi 19 janvier.

Sur les forums en ligne, il apparaît sous le pseudonyme d'alrayat76 – "le drapeau" de Seine-Maritime. Mais ce lundi 19 janvier, Fahd Jobrani avance enfin en chair et en os, dans le box de la 16e chambre correctionnelle de Paris. Cheveux tirés en arrière et barbe grisonnante, ce Marocain de 36 ans est accusé d'avoir prôné le jihad sur internet, durant deux ans. Poursuivi pour association de malfaiteurs en vue de de la préparation d'actes de terrorisme, il risque jusqu'à dix ans de prison.

"Il me faut une katiba de 100 personnes"

Juin 2011. Fahd Jobrani se connecte sur Paltalk, un site de messagerie. Un autre utilisateur, Yassine E., engage la discussion : "Paix sur toi, cher frère." Le trentenaire se confie aussitôt : "Je me prépare pour l'organisation Al-Qaïda au Maghreb islamique. Actuellement nous sommes 10 mais il me faut une katiba (brigade) de 100 personnes." Son interlocuteur lui propose les coordonnées d'un "frère" au Mali, mais alrayat76 recherche des Marocains. Yassine E. ne donne pas suite, craignant d'être tombé sur un policier du royaume.

Fahd Jobrani passe des heures entières sur ce forum, le plus souvent la nuit. Tout y passe : sa haine viscérale de "ce PD de Mohammed VI" et de la France, son admiration pour les révolutions arabes, sa conception salafiste de l'islam. "Je m'emmerdais et je parlais avec des gens", nuance aujourd'hui Fahd Jobrani, non sans aplomb. "Ce que j'écrivais, c'était du délire, c'est tout. A force d'écouter les autres, vous les imitez." Parfois, le technicien de maintenance utilise un brouilleur, pour perturber la collecte éventuelle de ses discussions. Ses lignes téléphoniques et sa correspondance internet sont placées sur écoute.

"Bravo Frère alrayat, tu es un lion"

"C'est un forum, c'est pas sacré ! De toute façon, les jeunes en France, ils ne parlent pas l'arabe littéral." Les écrits enflammés d'alrayat76 lui valent une belle réputation et le respect d'autres utilisateurs. "Que Dieu te récompense, tu es un incitateur", "Bravo Frère alrayat, tu es un lion". Cela ne colle pas vraiment avec l'image d'un mouton. En novembre 2012, il est même contacté par un homme désireux de gagner le Mali. Fahd Jobrani lui recommande de prendre contact avec Ansar Al-Charia, un groupe placé depuis sur la liste noire de l'ONU. Du vent, reprend-il aujourd'hui. "J'ai juste vu ça à la télé."

"Le jihad, ça existe dans le Coran", explique Fahd Jobrani. "C'est défendre son pays contre les invasions, un peu comme la France contre les Allemands." Quand le président évoque la charia, il botte en touche. "Il faudrait déjà [qu'on arrive à] l'appliquer au Maroc". Le lion rumine en cage et s'exprime souvent le doigt pointé. Sur Paltalk, alrayat76 a déjà évoqué son "ras-le-bol" de la situation au Maroc, gangréné par la pédophilie et par les "putes occidentales qui viennent à poil" sur les plages. Cette fois, il revient sur son entrée en France dans un camion, en 2004, après six jours sans manger, ses quatre mois de prison et les "blagues racistes" entendues au travail.

"C'était juste du délire, de la fiction"

En 2005, Fahd Jobrani rencontre une Française de douze ans son aînée, qu'il épouse un an plus tard. A en croire les écoutes, sans grand amour. Il obtient un titre de séjour, puis tente d'obtenir la nationalité française, avant d'abandonner. Malgré les périodes de disette financière, l'aîné de cette fratrie de huit enfants adresse des mandats cash à sa mère, au Maroc. C'est encore sa meilleure confidente. "Je serais heureuse si mes fils meurent en martyrs", lui confie-t-elle au téléphone, en août 2012.

Fahd Jobrani ne fréquente pas la mosquée et peine au moment de citer les cinq piliers de la foi. Pourtant, ses conversations sur Paltalk prennent rapidement les allures d'un prêche jihadiste. "On est à l'étape qui consiste à désinfecter le pays de tous les incroyants (...). Il n'y a pas mieux que le jihad. Tu pries avec tes frères en tenant ton arme entre les mains". Ou encore : "Il sera possible d'avoir des explosions en France car les Français sont fous et vicieux." Mais le trentenaire explique qu'il s'agit d'un "délire", d'une "fiction", voire d'une "provocation" pour narguer les services secrets. D'ailleurs, "qui dit que ce ne sont pas eux qui écrivent ça ?" Soupir du président.

"ll faut créer des cellules dans tous les pays du Maghreb"

A l'été 2012, Fahd Jobrani séjourne en Tunisie, dont il revient emballé, comme l'indique une nouvelle conversation. "J'ai de bonnes nouvelles. J'ai diffusé la méthode de l'organisation Al-Qaïda." Seule déception : il n'a pas rencontré Abou Lyad, leader d'Ansar Al-Charia. Le mois suivant, il publie trois vidéos sur YouTube, longues de 12 à 30 minutes. Coiffé d'un turban, il dénonce notamment les musulmans modérés et "la trahison dans les pays arabes (...), même à l'égard du prophète." Face à la cour, il assure les avoir retirées, ce qu'il n'a pourtant jamais précisé pendant l'instruction.

Puis en novembre, il répond à l'invitation d'un ami, en présence de nouveaux convertis. Après 20 minutes, ce dernier lui glisse un texto discret. "Tranquille, frère, tu parles trop de jihad". Aujourd'hui encore, Fahd Jobrani n'en revient pas : "Je ne sais même pas pourquoi il m'a dit ça, c'est bizarre". Sur internet, ses messages sont de plus en plus précis. Alrayat76 explique la nécessité de "créer des cellules dans tous les pays du Maghreb" pour déboussoler "l'ennemi". Frapper tel ou tel pays en priorité, remplir des missions de renseignement en prison... "La stratégie de guerre au Maroc doit être intelligente." "Quel programme !", commente le président. "C'est à force de regarder les films américains, c'est tout."

"Coulibaly ? On ne peut pas condamner un musulman"

Fahd Jobrani prend goût aux armes. Sur une photo, il pose avec le pistolet à billes de son frère Z., installé lui aussi en France. Il visionne des vidéos YouTube sur le maniement d'une kalachnikov ou la préparation de la poudre noire, consulte la liste des stands de tir de son département. Sur son téléphone, il y a des hommes armés. "Les photos ne tuent pas monsieur (...) Et puis j'aime trop les jeux vidéo, c'est vrai." Alors que son profil Paltalk encense Oussama Ben Laden, le président Denis Couhé lui demande ce qu'il pense du 11-Septembre. "C'est des conneries, ça." Mohamed Merah ? "..." Amedy Coulibaly ?"Je ne le connais pas ! On ne demande pas à un Américain son avis sur la guerre en Irak ! De toute façon, on ne peut pas condamner un musulman."

Fahd Jobrani est arrêté le 8 juillet 2013. La veille, il a publié un message, cette fois sur Facebook, pour communiquer le nom de sa brigade, qui serait enfin constituée. "C'était de la fiction", lâche-t-il une énième fois. Après six heures d'audience, on lui demande ce qu'il pense de la France. Il hausse les épaules, les bras écartés. "J'en sais rien, moi. C'est la première fois qu'on me pose cette question."

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