Après la fermeture de la maternité de Saint-Claude, le Haut-Jura face aux "naissances 'catastrophes'"

Devant l\'hôpital Louis-Jaillon, à Saint-Claude (Jura), le 6 février 2020. Les banderoles ont été accrochées par le Comité de défense et de soutien de l\'hôpital, afin de protester contre la fermeture de sa maternité. 
Devant l'hôpital Louis-Jaillon, à Saint-Claude (Jura), le 6 février 2020. Les banderoles ont été accrochées par le Comité de défense et de soutien de l'hôpital, afin de protester contre la fermeture de sa maternité.  (GUILLEMETTE JEANNOT / FRANCEINFO)

La maternité de l'hôpital Louis-Jaillon, à Saint Claude, est fermée depuis avril 2018 pour des raisons de sécurité. Depuis, plusieurs femmes ont accouché dans des conditions extrêmes. Une situation qui inquiète le maire.     

"Sauvons notre hôpital." Ces trois mots, écrits en lettres rouges, se détachent sur la grande banderole blanche installée à l’entrée de Saint-Claude (Jura). Il y a pratiquement deux ans que la maternité de l’hôpital Louis-Jaillon a fermé ses portes pour des raisons de sécurité, le 2 avril  2018. Obligeant les parturientes du Haut-Jura à se rendre à Lons-le-Saunier, Oyonnax (Ain) ou Pontarlier (Doubs).

Un trajet allongé de quelques dizaines de kilomètres qui s’avère compliqué à effectuer en moyenne montagne quand il neige. Depuis la fermeture du service, la presse locale s'est fait l'écho de quatre naissances "hors maternité". Parfois dans des conditions extrêmes.

Des enfants naissent au bord de la route 

"Vous pouvez retourner dans votre petite montagne", lance l’infirmière de la maternité de Lons-le-Saunier (Jura) à Virginie, 32 ans, à la veille de son accouchement. Nous sommes en septembre 2018. Depuis la fermeture, il y a cinq mois, de la maternité de Saint-Claude, c'est à Lons-le-Saunier que Virginie doit accoucher, à plus d'une heure trente de chez elle. Malgré de nombreuses contractions et un bébé de petit gabarit, la sage-femme de Lons-le-Saunier renvoie mère et père dans leur appartement, à Septmoncel, dans les montagnes du Haut-Jura. "Je me suis fait limite 'engueuler' parce que j'étais venue alors que mon col n'était dilaté qu'à un", se remémore Virginie. Sur la route escarpée du retour, Virginie et Nolan se rassurent. Une autre sage-femme, Céline Champagne, doit passer les voir le lendemain. 

Mais le lundi 24 septembre 2018, vers 7 heures du matin, c’est dans le camion des pompiers que monte péniblement Virginie. Sans péridurale ni monitoring pour entendre le cœur de son bébé, elle part, mal installée, vers la maternité d’Oyonnax, plus proche que celle de Lons-Le-Saunier. A l’arrière du camion, la sage-femme Céline Champagne s’est frayée une place à côté d’elle, entre le médecin et les deux infirmières du Samu appelés en renfort.

Les innombrables virages qui mènent de Septmoncel au bas de la vallée accélèrent les contractions. L'ancienne maternité de Saint-Claude dépassée, Virginie ne tient plus. Juste avant l’entrée de Molinges, elle crie "stop". Le temps de garer in extremis le camion sur le bord de la route, Virginie ne pense plus qu’à pousser. Elle entend seulement Céline Champagne demander des ciseaux à sa collègue. Le bébé se présente avec le cordon autour du cou. Le temps est compté. La sage-femme coupe alors le cordon à l’intérieur du corps de la mère avant de sortir le nouveau-né.  

Candice, ses parents et son grand frère dans leur appartement à Septmoncel (Jura), le 5 février 2020.
Candice, ses parents et son grand frère dans leur appartement à Septmoncel (Jura), le 5 février 2020. (GUILLEMETTE JEANNOT / FRANCEINFO)

Candice a aujourd’hui 1 an et 5 mois. Elle partage avec sa maman la même couleur rousse de cheveux. Le regard malicieux, elle fait des allers et retours entre la baie vitrée qui ouvre sur la montagne enneigée en ce début février 2020 et le coin réservé au jeu. "On est passés pas loin, ressasse son père en la couvant du regard. Candice était un peu bleue quand elle est sortie." Avec le recul, Nolan en veut à l’hôpital de Lons-le-Saunier de les avoir renvoyés chez eux la veille. 

Heureusement que Céline, la sage-femme, était dans le camion. Si elle n'avait pas été là, c’était fini.Virginie, mère de Candiceà franceinfo

En fermant la maternité de Saint-Claude (une ville de 9 200 habitants), les autorités sanitaires ont allongé le temps de trajet des Sanclaudiennes, mais également celui des habitantes aux alentours. Dans le Haut-Jura, plus de 80% de la population, soit environ 50 000 personnes, vivent dans des villages de montagne. Pour se rendre à la maternité de Lons-Le-Saunier, il leur faut emprunter des départementales sinueuses et bordées de sapins en espérant arriver à temps.

La route départementale allant de Septmoncel à Saint-Claude (Jura) enchaîne onze kilomètres de virage. Ici, le 6 février 2020.
La route départementale allant de Septmoncel à Saint-Claude (Jura) enchaîne onze kilomètres de virage. Ici, le 6 février 2020. (GUILLEMETTE JEANNOT / FRANCEINFO)

Ces précieuses minutes ont récemment manqué aux parents de Sensa et de Céleste. Elles sont nées, toutes les deux, sur le bord de la route cet hiver. Sensa sur un parking le 16 décembre alors que ses parents, Sophie et Yann, habitent à 200 mètres de l'ancienne maternité de Saint-Claude. Et Céleste a vu le jour par –5 °C à l'arrière de la voiture de ses parents, à 10 kilomètres de la maternité de Lons-Le-Saunier, sur la route de Montaigu, le 7 janvier 2020.

Fermée en raison du manque de personnel 

Enclavé au fond de la vallée, l'hôpital Louis-Jaillon est installé au bord du Tacon, une des deux rivières qui entourent la ville de Saint-Claude. La dernière année d'activité de la maternité, en 2017, il y a eu 311 accouchements, soit "à peine plus de 50% des accouchements du secteur", rappelle à franceinfo la direction hospitalière Jura Sud dont dépend l'établissement. C'est cette même année que les autorités sanitaires ont décidé de fermer les services de maternité, de pédiatrie et de chirurgie conventionnelle avec hospitalisation. Une décision prise "dans un contexte de perte de confiance de la population", souligne l'Agence régionale de santé de Bourgogne-Franche-Comté (ARS), sollicitée par franceinfo. 

En 2016, plus de 40% des jeunes mères du bassin de vie couvert par le centre hospitalier avaient choisi d’accoucher dans un autre établissement.L'ARS Bourgogne-Franche-Comtéà franceinfo

Les difficultés de recrutement sont également mises en avant par l'ARS de Bourgogne-Franche-Comté et la direction hospitalière Jura Sud pour justifier leur décision. Pour eux, "l'unique gynécologue obstétricien présent et l'absence de médecin anesthésiste titulaire" ne permettaient pas d'assurer une continuité de soins 24 heures sur 24. "Il était devenu plus dangereux de maintenir ouverte la maternité avec l'incertitude de pouvoir réellement réaliser les accouchements", explique la direction hospitalière Jura Sud.

Le 2 avril 2018, la maternité est transformée en un centre périnatal de proximité qui assure, depuis, des consultations prénatales et post-natales. En une quarantaine d'années, le nombre de maternités a été quasiment divisé par 3 en France, passant de 1 369 en 1975 à 517 en 2016, selon les derniers chiffres du ministère de la Santé.  

En proposant aux parturientes de se rendre à Lons-Le-Saunier, Oyonnax ou Pontarlier, l'ARS de Bourgogne-Franche-Comté explique avoir pris en considération les besoins de la population et les contraintes géographiques, dans une région où il peut neiger de novembre à mars. Elle assure également travailler à la sécurisation du risque d’accouchement inopiné avec le Smur, les pompiers et les sages-femmes en libéral.

Nous n'avons pas constaté d'augmentation significative des accouchements réalisés hors structure hospitalière. Il y en a toujours moins d'une dizaine par an. En revanche, ils sont beaucoup plus médiatisés.La direction du Centre hospitalier Jura Sud, à Lons-le-Saunierà franceinfo

Dans le département voisin de l'Ain, à une trentaine de kilomètres, la maternité d'Oyonnax a constaté une hausse immédiate de 25% de ses parturientes après la fermeture de Saint-Claude. Une augmentation similaire à celle constatée à Lons-le-Saunier, soit environ 100 à 150 accouchements supplémentaires. "Ce volume reste suffisamment modeste pour ne pas créer de perturbations particulières", indique Aurélien Chabert, directeur par intérim du Centre hospitalier du Haut-Bugey, à Oyonnax, à franceinfo, assurant ainsi pouvoir accueillir dans sa maternité toute parturiente qui se présente.

Mais du côté des urgences de Lons-Le-Saunier, certains s'inquiètent, comme le médecin urgentiste Eric Loupiac. Contacté par franceinfo, il affirme que "ces naissances 'catastrophes' sont des choses que l’on ne voyait pas du temps de la maternité de Saint-Claude". Pour lui, c’est un "recul" qui peut s'avérer dangereux.

"La meilleure des sécurités, c'est la proximité"

Une nappe de brouillard recouvre en partie Saint-Claude en cette matinée du 6 février 2020. "Un jour sur trois", selon les locaux, le brouillard cache à la vue des pilotes d'hélicoptère de secours le massif montagneux et complique la circulation des automobilistes. A quelques centaines de mètres de l'hôpital, au-dessus des nuages, dans les hauteurs de la ville, se niche la mairie. Dans son bureau, Jean-Louis Millet, maire divers droite depuis 2014, ne décolère pas. "La maternité a fermé dans des conditions lamentables. Personne n’était averti, ce fut d’une brutalité sans nom. Le personnel a découvert le matin en arrivant les portes de la maternité cadenassées. C’est honteux d’agir comme ça." 

Les portes de la maternité de l\'hôpital Louis-Jaillon fermées par un cadenas, le 2 avril 2018, à Saint-Claude (Jura).
Les portes de la maternité de l'hôpital Louis-Jaillon fermées par un cadenas, le 2 avril 2018, à Saint-Claude (Jura). (JEAN-LOUIS MILLET)

Les raisons économiques invoquées par l'ARS de Bourgogne-Franche-Comté ne le convainquent qu'à moitié. "L'hôpital affichait un déficit de 3,7 millions en 2017 quand sa fermeture a été décidée. Aujourd’hui, le prévisionnel pour 2020 affiche quasiment le même déficit, 3,4 millions avec trois services fermés, calcule le maire. Tous ces risques pris pour seulement une économie de 300 000 euros !" 

Alors le maire a fait de cette fermeture son combat politique. Depuis deux ans, il enchaîne les rendez-vous dans les plus hautes instances pour alerter sur un danger imminent car, selon lui, "la meilleure des sécurités, c'est la proximité". Les relations sont devenues "exécrables" au conseil de surveillance de l’hôpital dont il est le président. Et la réouverture du dossier demandé par le maire tarde à venir.  

C’est invraisemblable, ce mépris. Je considère qu’il y a homicide volontaire quand on alerte l’Etat et qu’il ne bouge pas. C’est criminel de persister dans cette logique.Jean-Louis Millet, maire de Saint-Claudeà franceinfo

Or dans cette zone de moyenne montagne, Jean-Louis Millet estime qu'une exception géographique peut être faite. Il ne demande pas de "privilège", mais l'application de l’article 23 de la loi montagne, qui garantit aux populations un accès "à une maternité dans des délais raisonnables non susceptibles de mettre en danger l'intégrité physique du patient en raison d'un temps de transport manifestement trop important". 

Un hôtelier à la tête de la contestation

Le maire est soutenu dans son action par André Jannet, le président du Comité de défense et de soutien de l’hôpital de Saint-Claude. A la sortie de la ville, en direction des stations de ski, se trouve l'hôtel-restaurant d'André Jannet. Après s'être battu pour sauver les urgences de nuit en 1995, il a réactivé le Comité de défense et de soutien de l’hôpital de Saint-Claude en 2017. Le 13 mai de la même année, "plus de 5 000 personnes, selon les organisateurs et 3 500 selon la police", sont dans la rue. "C’était la première manifestation de cette importance dans les rues de Saint-Claude" précise André Jannet. Depuis, les actions du comité s'enchaînent. Pose de pancartes "Lons-Le-Saunier jamais" "Maternité de proximité Buzyn m'a tuée", "l'hôpital entier il faudra le sauver" aux abords de l’hôpital ; récital au profit des "futures victimes" de l’ARS ; enfin, les 26 et 27 janvier 2019, un référendum d'initiative populaire pour la réouverture de la maternité, qui a récolté 6 105 "oui" sur 6 127 participants. 

On est tous unis et on représente une véritable force de contestation.André Jannet, président du Comité de défense et de soutien de l'hôpital de Saint-Claudeà franceinfo 

Érigé en porte-parole d'une population "en colère", l'hôtelier rapporte également les répercussions économiques de cette fermeture sur ce "riche bassin industriel". Une quarantaine d'industriels, "représentant environ 3 000 salariés", ont rejoint le comité, selon André Jannet. "Dans notre combat, ils y voient également leur intérêt car ils ont du mal à recruter des jeunes cadres. N’ayant pas de maternité de proximité, ils ne veulent pas vivre ici. Même constat pour les candidats gendarmes qui refusent d'être mutés dans la région." Quant aux pompiers, de plus en plus sollicités pour des transports sanitaires de parturientes en fin de grossesse, ils auraient confessé à André Jannet que "bientôt, entre un feu et une femme qui accouche, il va falloir qu’on choisisse". 

Depuis le début de l'année, trois bébés sont nés hors maternité 

Si la neige a déserté les rues de la ville, elle recouvre encore le haut plateau jurassien. Dans un chuintement sourd, les skieurs défilent au pied de la maison de Sarah, 33 ans, dans la station de ski de Lamoura. Son fils, Gaspard, âgé de 17 jours, dort paisiblement dans son couffin. La deuxième grossesse de Sarah a entièrement reposé sur une seule personne : Céline Champagne, la sage-femme qui a assisté Virginie lors de son accouchement dans le camion des pompiers en septembre 2018. Si, pour Sarah, tout s'est bien passé, elle reconnaît que c'est "risqué d’avoir fermé l'unique maternité dans un milieu rural. En cas de besoin, cela nous emmène loin." Selon la dernière étude de 2016 du ministère de la Santé, en France, deux naissances sur dix sont réalisées par césarienne, qu'elle soit prévue ou non. 

Gaspard dans son couffin à Lamoura (Jura), le 6 février 2020. Il est né le 20 janvier à la maison médicale de Clavières, à Septmoncel.
Gaspard dans son couffin à Lamoura (Jura), le 6 février 2020. Il est né le 20 janvier à la maison médicale de Clavières, à Septmoncel. (GUILLEMETTE JEANNOT / FRANCEINFO)

Le 20 janvier dernier, Sarah, prise de contractions, et son conjoint sont déjà sur la route pour la maternité de Pontarlier quand elle réussit à joindre Céline Champagne,. "Elle m'a demandé si j'avais envie de pousser. Je lui ai dit 'oui' sans hésiter", se souvient la jeune femme. Le temps d'un demi-tour, Sarah rejoint la sage-femme à la maison médicale de Clavières, à Septmoncel, posée au bord de la D436. Céline Champagne y travaille à plein temps depuis la fermeture de la maternité où elle exerçait.

La maison médicale de Clavières, dans la commune de Septmoncel (Jura), le 6 février 2020.
La maison médicale de Clavières, dans la commune de Septmoncel (Jura), le 6 février 2020. (GUILLEMETTE JEANNOT / FRANCEINFO)

A peine quelques minutes plus tard, son fils venait au monde. "Si Céline n’avait pas répondu, j’accouchais sur la route", remarque Sarah. Depuis avril 2018, Céline Champagne a vu accroître le nombre de femmes enceintes dans son cabinet. "Ici, on est isolés de tout", constate celle qui vient d’accompagner récemment quatre mamans. 

Toutes amies, elles ont accouché dans l’intervalle d’un mois entre fin décembre 2019 et fin janvier 2020. Marjorie a accouché "in extremis cinq minutes après son arrivée à l’hôpital de Pontarlier", le 28 décembre 2019. "Heureusement", Adèle a eu le temps d’arriver à la maternité de Lons-le-Saunier car la sortie de son bébé a nécessité l'utilisation d'une ventouse, le 11 janvier 2020. Delphine, elle, n'a pas eu le temps de partir pour la maternité. Elle a dû accoucher toute seule chez elle avec son mari, le 27 janvier 2020, raconte Sarah. Avec Sophie, la maman de Sensa, et Delphine, elles sont les trois premières à avoir accouché hors maternité en ce début d'année. 

Le téléphone sonne. A l’autre bout du fil, l’ARS de Bourgogne-Franche-Comté. L’Agence régionale de santé fait le tour des patientes ayant récemment accouché dans le secteur de Saint-Claude. Après quelques minutes d'échange, Sarah raccroche et lâche, ennuyée : "Ils n’envisagent pas du tout la réouverture de la maternité, mais ils réfléchissent à ce qu’ils pourraient mettre en place pour pallier cette fermeture." 

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