"Un patron à ce point secret, c'est inédit" : quand le très discret patron de Lactalis résiste à "Cash Investigation"

Le PDG de Lactalis, Emmanuel Besnier, sur une affiche conçue par des agriculteurs et collée à Changé (Mayenne), le 26 août 2016.
Le PDG de Lactalis, Emmanuel Besnier, sur une affiche conçue par des agriculteurs et collée à Changé (Mayenne), le 26 août 2016. (RONAN HOUSSIN / CITIZENSIDE / AFP)

Alors que le groupe fait face à une crise liée à la contamination de certains de ses laits infantiles, son dirigeant reste invisible. Emmanuel Besnier est fidèle à la culture de son entreprise, un poids lourd de l'agroalimentaire en Europe.

"On me reproche de ne pas avoir pris la parole naturellement. Nous sommes une entreprise discrète." En plein scandale du lait infantile contaminé à la salmonelle, le PDG de Lactalis, Emmanuel Besnier, est sorti de son habituelle réserve pour accorder un entretien au Journal du dimanche. Une première. Pendant plusieurs mois d'enquête, le journaliste Jean-Baptiste Renaud a tenté – en vain – de l'interroger, dans le cadre d'un numéro de "Cash Investigation" sur les groupes laitiers, diffusé mardi 16 janvier sur France 2. 

Nous avons passé treize mois à chercher un événement public pour lui poser des questions. Rien. Un patron à ce point secret et absent en public, c'est inédit pour moi.Jean-Baptiste Renaud, journaliste pour "Cash Investigation"à franceinfo

Emmanuel Besnier est à la tête d'un groupe ayant réalisé 17,3 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2016, mais la seule photo dont disposait le journaliste était datée de 2007. Difficile pour Jean-Baptiste Renaud de l'approcher : le patron fait sortir les journalistes de la salle quand il souhaite saluer un ancien salarié honoré à la préfecture ou dans une institution.

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Le journaliste espérait le croiser lors d'un point presse organisé par le ministère de l'Agriculture, le 27 juin, à l'occasion des états généraux de l'alimentation. Mais Emmanuel Besnier, qui était bien présent aux états généraux, refuse de parler aux journalistes. "Nous avons tenté de l'interroger dans la cour, raconte Jean-Baptiste Renaud. La voiture était conduite par son directeur de la communication, car il est attaché à un petit cercle de proches." Ce midi-là, la vitre teintée est restée fermée.

Une communication minimum durant la crise

En 2011, un journaliste de Challenges avait également subi un revers, à bord d'un train entre Laval et Paris : "J'ai du mal à supporter les récents articles de presse se focalisant sur moi et puis je veux pouvoir prendre le train comme Monsieur Tout-le-Monde", lui avait répondu le PDG de Lactalis. Faute d'obtenir la participation du discret dirigeant à l'émission, l'équipe de "Cash Investigation" a enregistré, vendredi, un plateau avec le directeur de la communication de Lactalis, Michel Nalet, seul cadre habilité à parler au nom de l'entreprise – "Lui ou moi, c'est pareil. Ce que je dis l'engage aussi."

Le scandale des produits potentiellement contaminés à la salmonelle éclate début décembre, mais l'entreprise tarde à communiquer. "C'est vraiment la conséquence de la stratégie de communication de Lactalis depuis des années", analyse Jean-Baptiste Renaud. Le nom de la huitième fortune personnelle de France (évaluée à 9,2 milliards d'euros), selon Forbes, n'apparaît qu'à une reprise sur le site du groupe, signalait Challenges en décembre. Et ce simplement pour indiquer qu'Emmanuel Besnier reprenait les rênes de Lactalis, après la mort de son père dans les années 2000. Cette culture du secret, d'ailleurs, doit également beaucoup à Michel Besnier, qui a dirigé l'entreprise de 1955 à 2000.

Le groupe Lactalis n'a pas été habitué à parler, à être tenu responsable de ce qu'il faisait, à donner des explications au grand public et aux médias. Lactalis a pu paraître négligent au départ et l'a payé par la suite. Le groupe est entré seulement maintenant dans la communication du XXIe siècle.Jean-Baptiste Renaud, journaliste pour "Cash Investigation"à franceinfo

L'entretien accordé au JDD est donc une première pour Emmanuel Besnier. "C'est vrai, je ne suis pas d'une nature expansive, reconnaît-il. Dans une crise comme celle-là, on cherche d'abord à agir, et peut-être n'ai-je pas pris le temps nécessaire pour expliquer les choses". Le PDG de Lactalis, en revanche, ne livre aucune réponse sur les révélations à venir de "Cash Investigation". L'émission a longuement enquêté sur la non-publication des comptes de l'entreprise, malgré la législation en vigueur.

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