Lettres mortes

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Copié dans le presse-papier !

Que deviennent les courriers dont la Poste ne retrouve pas les destinataires et ne peut joindre les expéditeurs ? Leur disparition au bout de quelques semaines m'a ramené à la lecture d'un texte que tout amoureux de la choses littéraire doit connaître : Bartleby. Ce texte de 1853, qui dit l'essentiel sur l'âme humaine, peut permettre de parler de l'innommable, commis il y a 70 ans par des hommes.

Ce matin l’autre info part de Belgique

levif.be consacre un article à un service très secret. Le service des rebus de la poste, là où termine le courrier dont on ne trouve pas le destinataire et dont l’expéditeur est introuvable. Là, chaque jour à 15h, arrivent les lettres perdues, non distribuables. Je vous rassure, souvent, après une recherche on retrouve quand même le destinataire, notamment grâce à un indice dans la lettre.

Tous les courriers sont traités de la même manière ?

Vous ne serez pas étonné que les courriers judiciaires ou les recommandés soient prioritaires. C’est aussi le cas des faire-part de décès et de mariage. Concernant les décès, l’employé peut même contacter par téléphone le correspondant. Restent les lettres pour qui on ne parvient pas à trouver un destinataire. Leur temps est compté. Si au bout de trois mois, rien ne permet de découvrir leur destination, elles finissent incinérées. Nous avons évidemment un équivalent en France c’est le Service Client Courrier qui se trouve à  Libourne et qui finit lui aussi par la liquidation des courriers rebutés…

Et ces lettres brûlées vous ont rappelé quelque chose…

Ces lettres qui n’arrivent jamais nulle part et que l’on brûle m’ont fait penser à la conclusion de l’un des plus grand texte de la littérature. Une nouvelle de Herman Melville (l'auteur de Moby Dick) datant de 1853 et s’intitulant « Bartleby, the Scrivener - A Story of Wall Street » « Bartleby, Le scribe, une histoire de Wall Street ». La particularité du héros, Bartleby, c’est qu’à chaque fois que son supérieur lui demande de brûler des lettres, il répond invariablement par une phrase devenue célèbre :  "I would prefer not to."… "Je ne préférerais pas" ou "Je préférerais ne pas". Bartleby ne préfère pas… Et c'est tout.

Du coup, comme consumé par ces lettres qu’il ne brûlera pas, Bartleby se laisse mourir, devenant lui-même, comme l’écrit Philippe Sollers, une « lettre morte ». Voici la fin du livre "Imaginez un homme condamné par la nature et l’infortune à une blême désespérance ; peut-on concevoir besogne mieux faite pour l’accroître que celle de manier continuellement ces lettres au rebut et de les préparer pour les flammes ? Car on les brûle chaque année par charretées. Parfois, des feuillets pliés, le pâle employé tire un anneau : le doigt auquel il fût destiné s’effrite peut-être dans la tombe ; un billet de banque que la charité envoya en toute hâte : celui qui eût secouru ne mange plus, ne connaît plus las faim ; un pardon pour des êtres qui moururent bourrelés de remords ; un espoir pour des êtres qui moururent désespérés ; de bonnes nouvelles pour des êtres qui moururent accablés par le malheur. Messages de vie, ces lettres courent vers la mort Ah ! Bartleby ! Ah ! Humanité ! " .

En ce jour de commémoration du 70 ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz, y-a-t-il plus grand message que ce  "I Would Prefer Not To" - "Je préfèrerai ne pas" - de Bartleby ?

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