Si j'étais... Bachar Al-Assad

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Ce dimanche, le président syrien a rencontré trois députés français et accordé une interview à trois médias français, dont franceinfo. Karl Zéro s'est imaginé dans la peau de Bachar Al-Assad.

Si j’étais Bachar Al-Assad, puisque ma victoire à Alep semble me replacer au centre du jeu, poussant certains députés à venir reprendre langue avec moi - bien qu’elle reste pour vous celle d’une vipère assoiffée du sang de son peuple - je vous dirais ceci : Français, comme vous avez la mémoire courte !

La mémoire courte

Le 14 juillet 2008, dites moi que je n’ai pas rêvé : c’était bien moi qui était fièrement planté au-devant de la tribune, entre Ehud Olmert et Ban Ki-moon, aux côtés d’un Nicolas Sarkozy au garde-à-vous, devant le défilé de vos troupes d’élite ? Je m’en souviens comme si c’était hier. Auparavant, l’acteur Kad Merad avait lu un très beau texte célébrant les 60 ans de la Déclaration universelle des droits de l’Homme et j’avais eu du mal à contenir une petite larme.

Que de bons souvenirs ! Qu’est ce qui s’est passé pour que je devienne en si peu d’ années aussi satanique à vos yeux ? Aurais-je changé à ce point ?

Non, j’ai toujours la même épouse, la même timidité maladive, la même élégance anglo-saxonne, les mêmes services de renseignements particulièrement virils, et les même centres de détention, comme Saidnaya, dont ressortir vivant relève de l’exploit.

Après la Libye, la Syrie 

Un dictateur féroce, je l’étais avant la mode des révolutions arabes. Vous vous en accommodiez fort bien. C’est là, du moins dans l’histoire officielle, qu’intervint Bernard-Henry Lévy, votre célèbre intellectuel engagé, grand marabouteur de présidents français devant l’Eternel. Il convainquit Sarkozy de débarrasser la Libye de Kadhafi, puis tenta de faire la même chose avec moi, auprès de François Hollande. Flamby le guerrier essaya alors de convaincre Obama de l’urgence qu’il y avait à m’éliminer. Au nom de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, bien entendu.

Car il se trouve qu’au même moment quelques manifestations réclamant mon départ avaient lieu en Syrie. Après la Libye, l’Egypte et la Tunisie, un vent de liberté soufflait sur Damas, c’était l’ évidence : une nouvelle révolution arabe était en marche. Vladimir Poutine sut alors trouver les mots pour calmer Obama, qui renonça. Hollande abandonna la mort dans l’âme l’idée d’une de ces "opérations omo" [assassinat ciblé] dont il semble raffoler, et j’eu en conséquence la vie sauve.

Un scénario qui sent le gaz

Si j’étais Bachar Al-Assad, j’ajouterais que cette version de l’histoire, qui aurait pu fournir un merveilleux scénario à la Walt Disney, est bien entendu une fiction. La réalité c’est que 15% des réserves mondiales de gaz naturel se trouvent dans une gigantesque poche situé au Qatar. Et que pour conduire ce gaz vers la Turquie et l’Europe, il aurait fallu qu’un gazoduc traverse la Syrie. Ce qui n’arrangeait évidemment pas mon allié historique, le Russe Poutine, premier fournisseur de gaz de cette même Europe et de cette même Turquie.

Qui sait qu’à l’occasion, vous couper ce gaz pourrait se révéler une arme de dissuasion massive (si d’aventure, par exemple, il décidait de récupérer un Pays Balte dans le giron russe) ? Il me demanda donc de refuser net la proposition des Qataris de construire ce gazoduc, ce que je fis de bonne grâce. La réponse des Qataris ne se fit pas attendre : un peu partout en Syrie, au côtés des rares démocrates qui manifestaient, on vit subitement s’enrôler des régiments de miliciens d’Al-Nosra, branche syrienne d’Al-Qaïda.

Leur but, avec la bénédiction européenne, était de m’éliminer au plus vite afin qu’un gouvernement de transition ratifie aussi rapidement la construction du fameux gazoduc. Ce qui aurait du être l’affaire de quelques mois, d’un rapide printemps de Damas ouvrant la voie au gazoduc, s’enlisa en guerre civile. Le groupe Etat islamique en profita pour se créer, les migrants fuyant la guerre pour s’échouer sur vos côtes, et Poutine volant à mon secours, me remercia en s’assurant du même coup qu’il continuerait à vous vendre son gaz.

Si j’étais Bachar Al-Assad, je vous dirais que tout est bien qui finit bien, non ?