Question de société. Jean Viard : "La chasse, c’est une victoire de la Révolution française, parce qu'avant, elle était réservée aux aristocrates"

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Le sociologue Jean Viard nous propose aujourd'hui son éclairage sur une question d'actualité  : la chasse, le conflit entre les pro et les anti-chasse. Pourquoi la chasse est-elle autant critiquée par les défenseurs de la nature ?

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Comme tous les dimanches, Jean Viard nous livre son regard de sociologue sur une actualité, pour bien la comprendre dans la France d'aujourd'hui. Aujourd’hui l’ouverture de la chasse, car en septembre, les chasseurs peuvent ressortir le fusil. Ouverture échelonnée jusqu'à dimanche 27 septembre en fonction des départements. La chasse, une pratique très critiquée par les défenseurs de la cause animale.

franceinfo : Qu'est-ce qui se joue dans ce débat sur la chasse ? Quelles valeurs s'affrontent ?

Jean Viard : La chasse est souvent familiale, c'est-à-dire que le fils va chasser avec son père, parce que c'est très masculin la chasse, ou alors, c'est des jeunes hommes, et il faut passer le permis de chasse. C'est un peu au moment du permis de conduire, et donc il y a un côté : je m'achète un fusil… Dans les sociétés rurales, c'est un élément de lien social, c'est un peu les mêmes souvent qui vont chez les pompiers, c'est un peu ce genre de virilité. Il reste à peu près 8 à 900.000 chasseurs en France. Pour mettre un poids, on peut dire il y a un million à un million et demi de végétariens et de végans, dans une société où on mange moins de viande.

Il y a 23 millions de Français qui déclarent avoir beaucoup baissé leur consommation de viande, et en même temps, on n'a jamais eu autant d'animaux domestiques. L'animal est entré dans la maison. J'ai tendance à dire l'animal des champs est un peu remplacé par l'animal du canapé. Il y a 63 millions d'animaux domestiques, une famille sur deux en a, donc le lien affectif, sentimental, la caresse, va de plus en plus vers l'animal, donc tout ça déstructure notre rapport au fond entre la chasse, la vie, la mort, etc.

Et puis, ça va avec tous les débats sur l'agriculture. Et au fond, quel est le rapport que l'homme peut avoir avec la nature ? Il y a tous ces éléments là, mais ce qui est frappant, c'est qu'avant, il y avait des chasseurs et des non-chasseurs. En 1976, il y avait encore deux millions et demi de chasseurs. On est donc à moins de 900 000 aujourd’hui. Donc, en gros, il y avait des chasseurs et des non-chasseurs. Ceux qui n'aimaient pas chasser ne chassaient pas. La chasse, c’est une victoire de la Révolution française parce qu'avant, la chasse était réservée aux aristocrates. Donc, il y a en France une tradition populaire. Quand on se déplace avec son fusil dans la campagne, on est un peu un descendant des révolutionnaires. Il y a tout ça dans la tête. Et avant, il y avait chasseurs et non-chasseurs.

Maintenant, il y a pro-chasse ou anti-chasse, c'est-à-dire si vous n'êtes pas pour la chasse, vous voulez l’interdire aux autres alors que la seule étude que j'ai trouvée montrait que 60% des Français sont contre l'interdiction de la chasse. C’est une enquête du Point, parce que si vous voulez, c'est vu comme populaire. C'est vu comme une tradition. Et on n'a pas envie d'effacer les traditions. On est dans une époque, où on a envie d'esprit des lieux, on a envie de local, etc. Donc il y a ça d'un côté. Et puis de l'autre côté. Il y a cette idée au fond de l'animal qui est en train de changer lentement. Il y a des groupes de pression très puissants. Il y a un affrontement entre les deux, il faut être prudent. Tout ça peut devenir mauvais.

Au-delà de la défense animale, il y a de fait, la critique d'un mode de vie, le lien social dont vous parliez, notamment dans les territoires ruraux ?

Soyons honnêtes, je pense que les anti-chasse sont plutôt des urbains, même si n'oublions pas que la plupart des ruraux travaillent en ville, etc. Faut pas avoir l'image de la campagne du Moyen-Âge, mais quand même, il y a un peu deux sociétés. Il y a une pensée écologique qui monte et qui est très intéressante, mais qui est quand même plutôt portée par le monde urbain, et donc pour qui la chasse est quelque chose d'absolument inconnu qui n'existe pas. Ils n'ont jamais vu un chasseur, ils n'ont jamais vu une battue. Et d'ailleurs, souvent, ils attaquent, par exemple la chasse à courre et la chasse aristocratique. Les riches, c'est toujours plus facile de critiquer les riches que les populaires.

Moi, je vois chez moi, j'habite à la campagne et les gens qui vont à la chasse au sanglier sont des gens extrêmement modestes, c'est leur grande activité du samedi, des messieurs, etc. Donc tout ça, c’est pas le même monde, et on est au moment où ces deux mondes vont devoir se rencontrer et je pense que cette pandémie, elle nous a montré au fond que la nature - ce virus, au fond, c’est la nature - l'homme n'est pas maître et possesseur de la nature. Il doit négocier, il doit trouver une forme de tolérance. Il doit changer sa relation. C'est vers ça qu'on va, si vous voulez. Est ce qu'on va y arriver ou pas ?

Mais je vais vous dire une chose, c'est peut être humoristique, mais si je me réincarne un jour en cochon, je préférerais être un cochon sanglier des montagnes qu’un cochon d'élevage. C’est pour ça que j'ai commencé sur les végans, etc, parce que quant à choisir, je préférerais être un sanglier des montagnes. Donc, je peux comprendre que les gens qui ne veulent pas manger de la viande par philosophie soient choqués par la chasse. Je le comprends bien. Après, si vous voulez, c'est vrai que je pense que c'est un rapport, nous sommes un animal parmi les animaux, nous sommes une espèce parmi les autres, et chacun doit respecter l'autre.  

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