Route 128 : Un écosystème innovant qui diffère du système français

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La première différence, entre cet écosystème innovant autour de Harvard et du MIT, tient dans la prise de conscience de l'importance stratégique, de l'enseignement supérieur et de la recherche, dans la croissance et dans la création d'emplois. C'est un discours qui, en France, ne pèse pas lourd. Drew Faust, la présidente de Harvard, répète, elle, à volonté que "La connaissance est la principale monnaie du XXIe siècle".

Mais à condition de savoir transformer cette connaissance en
revenus financiers. D'où la quantité vertigineuse de dispositifs dédiés à la
diffusion de méthodologies innovantes et à l'entrepreneuriat avec des
incubateurs de start-up et des accélérateurs de start-up qui tentent de toucher
les étudiants dès leur entrée à l'université. Mais aussi des centres de
recherche privés qui cassent les frontières entre disciplines quand les
universités ont du mal à le faire.

Dans tous les cas, il y a cette obsession de monétiser les
découvertes, de transformer la connaissance en or. Ce qu'il faut bien voir, c'est
que l'universitaire, le chercheur américain, n'est pas plus spontanément
entreprenant que le chercheur français. Il n'est pas moins attaché que lui à
l'importance de la recherche fondamentale, pas mois attentifs aux enjeux
éthiques, pas moins méfiant sur les effets pervers de la privatisation de la
recherche, pas plus enclin à sortir de son laboratoire ou de sa discipline pour
travailler avec d'autres. Simplement, au lieu de laisser les choses en l'état,
ici comme dans la Silicon Valley, on créée toute une série de dispositifs pour
diffuser la bonne parole et pour former les étudiants et les chercheurs à
l'innovation et à l'entrepreneuriat.

Au cœur de ces dispositifs, on retrouve l'idée de
"faire". "Do, do, do" : "faites, faites, faites".
Il existe aussi dans certaines grandes écoles en France, notamment
d'ingénieurs, mais jamais avec une même ampleur. On est plus dans le registre
de la simulation que dans celui de la réalisation - ici, au Babson Collège, qui
est dédié à l'entrepreneuriat : dès la première année, les étudiants, qui sont
âgés de 18 ans, montent une mini activité qui est censée générer de vrais
revenus. Cette obsession du "faire" s'incarne aussi dans l'importance
considérable des activités parallèles aux études. En fait, la délivrance du
savoir au sens strict n'est qu'une petite partie de ce que les étudiants
viennent chercher à l'université.

 

Avec le renfort de donateurs, la philanthropie est très répandue. Elle est même
consubstantielle au fonctionnement des universités américaines. Il y a ce
réflexe du "give back", le fait de rendre ce qu'on vous a donné, soit
en temps soit en argent. Il est quasiment fondateur du système : Harvard
s'appelle ainsi du nom de John Harvard, son fondateur et premier donateur, en 1636. C'est également le cas des
centres de recherche dont nous avons parlé : Wyss Institute, Broad Institute,
c'est le cas encore d'une des meilleures facultés dédiée à l'entrepreneuriat,
Babson Collège - à l'origine vous avez un Roger Babson.

En France, il n'y a finalement que la Sorbonne qui tienne
son nom de son fondateur - en l'occurrence Robert de Sorbon.
Et quand un
millionnaire français, et ils sont très rares à le faire, donne de l'argent
pour créer une école comme vient de le faire Xavier Niel, il ne l'appelle pas
l'école Niel. Une autre différence fondamentale avec la France est que le
système éducatif américain vise à mettre en confiance : j'ai effectué ce voyage
en compagnie de 20 responsables d'écoles de commerce, d'ingénieurs et
d'université et tous ont été bluffés par l'aisance de ces jeunes gens d'à peine
vingt ans, aisance à se présenter, à défendre ses choix. On est dans un système
qui multiplie les dispositifs et les attitudes qui visent à donner confiance.

 

Cet écosystème a pourtant des failles. La première, c'est que c'est un
écosystème. Il y en a d'autres aux États-Unis. Mais Harvard ou le MIT, tout
comme Stanford ou Berkeley sur la côté Ouest, ne sont pas du tout
représentatives de l'université américaine en général. C'est comme si on ne
regardait l'enseignement supérieur français que par le prisme d'HEC et de
Polytechnique. Les études coûtent extrêmement cher et la crise les rend de
moins en moins rentables si bien que le nombre de candidats à l'enseignement
supérieur, dans certaines universités, est en recul. Sans parler de cette épée
de Damoclès de la dette étudiante dont l'encours a dépassé 1000 milliards de
dollars.

Deuxième faille : comme dans la plupart des pays développés, les
sciences et la technologie n'attirent pas assez de candidats, d'où la
multiplication de dispositifs en direction des élèves de l'enseignement
secondaire afin de promouvoir les Stem, Science, Technology, engineering and
maths (sciences, technologies ingénierie et mathématiques). Les États Unis ont
un problème de vivier. Ils le compensent en partie par leur attractivité en
attirant des centaines de milliers d'étudiants étrangers, d'où un travail
intense des établissements sur leur images sur leur marque. Mais cela reste un
problème, qui mobilise même les grandes entreprises - l'antenne bostonienne de
Microsoft, par exemple, développe un programme de promotion des sciences et
technologies pour les lycéens. Une troisième faille touche à la question de la
diversité sociale ou ethnique dans les universités d'élites, qui est en recul.
L'idée qui dominait parmi les responsables d'établissements d'enseignement
supérieur français qui ont effectué ce voyage était certes que les grandes
universités américaines que nous avons visitées travaillent formidablement bien
mais aussi qu'elles ont un art consommé dans la façon de se raconter. Un art
qu'on aurait tout intérêt à importer.

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