"C'est une grande photo, mais elle n'est pas belle" : un an après, rencontre avec le lauréat du World Press Photo

Le photographe Burhan Ozbilici devant son cliché de l\'assassin de l\'ambassadeur russe en Turquie, lauréat du World Press Photo, le 4 mai 2017.
Le photographe Burhan Ozbilici devant son cliché de l'assassin de l'ambassadeur russe en Turquie, lauréat du World Press Photo, le 4 mai 2017. (CHRISTOPHE GATEAU / DPA)

Burhan Ozbilici est l'auteur de cette photo devenue célèbre : un homme, pistolet à la main, devant l'ambassadeur de Russie en Turquie, qu'il vient d'abattre. Un an après l'obtention du World Press Photo, il revient pour franceinfo sur ce qui l'a poussé à prendre ce cliché.

Tout le monde se souvient de cet homme, un pistolet à la main et l'autre bras en l'air, en train de crier "Allahu Akbar" devant l'homme qu'il vient d'abattre. Sa victime, c'est l'ambassadeur russe en Turquie. Nous sommes le 19 décembre 2016 et la scène se déroule dans une galerie d'art d'Ankara. Le cliché sera sacré "photo de l'année" par le World Press Photo. Son auteur, Burhan Ozbilici, est en ce moment à Paris pour l'inauguration de l'édition 2017 du prestigieux concours. Nous l'avons rencontré.

Depuis qu'il a pris le cliché, Burhan Ozbilici semble chercher pourquoi cette photo est venue se figer ce jour-là devant son appareil. Pourquoi est-il devenu, lui, à 60 ans, le témoin d'une guerre qui n'avait rien à faire là ? En ce 19 décembre, s'il s'était déplacé, c'était simplement pour faire quelques images d'archives de l'ambassadeur, lors de l'inauguration d'une petite exposition sur la Russie. 

Pourquoi il y a eu cette photo-là ? La guerre était en Syrie. Mais la guerre, je l’ai vécue, à Ankara, à 150 mètres de chez moi.Burhan Ozbilicià franceinfo

La vie lui apporte donc ce petit moment d'histoire. Une sorte de cadeau empoisonné, qui va le faire connaître dans le monde entier, mais qui va réduire aussi tout le travail qu'il a fait durant tant d'années à une simple image : celle de cet homme en colère qui vient d'en tuer un autre. Alors, Burhan se rassure.

S'il a eu le courage d'appuyer sur le déclic, et s'il est devenu le photographe de l'année, c'est parce qu'il a simplement fait son métier : "J’ai risqué ma vie, et il faut d’abord reconnaître le courage du journaliste. C’était ma responsabilité de rester, de capter, de documenter la saleté de la guerre, et de dire aux gens de réfléchir un peu mieux au monde que nous avons créé tous ensemble", explique-t-il.

Un cliché lourd à porter

Comme pour s'excuser d'avoir osé prendre cette photo, Burhan Ozbilici va chercher plus loin dans le passé des témoins capables de parler de lui. Il a affronté le danger, il a montré l'horreur, la violence inouïe, mais il l'avait déjà fait mille fois avant, dans le respect de ses propres valeurs, héritées de son père : "Il m'a demandé de devenir quelqu'un de bien. Pas quelqu'un de très riche, de très grand, pas ministre ou président", souffle-t-il.

J’ai toujours cru qu’en temps que journaliste, je pouvais servir l’humanité et mon pays, plus que n’importe quel politicien.Burhan Ozbilicifranceinfo

Pour ceux qui pourraient encore mettre en doute les intentions du photographe, Burhan Ozbilici s'éloigne, en répétant une fois encore qu'il est l'auteur d'une grande photo, certes, "qui représente beaucoup, mais ce n'est pas une belle photo."

L'exposition du World Presse Photo 2017 est à voir jusqu'au 3 décembre à la galerie Carla Sozzani (18ème arrondissement de Paris).