Tweets et politiques

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Lors de la convention républicaine il y a quelques jours Clint Eastwood avait critiqué Barack Obama en s'adressant à une chaise vide. La réplique de l'intéressé ne s'est pas faite attendre longtemps. Pas sous la forme d'un long discours, il s'est contenté de quelques mots et d'une photo, envoyés sur son compte Twitter.

Cela fait plusieurs mois que ce logiciel est l'intermédiaire privilégié des candidats
à la présidence américaine. Simple gadget ou véritable
arme politique ? Envoyer 140 signes à tout va, est-ce encore faire de la politique ? Et est-ce encore communiquer ? Anne-Laure Gannac, journaliste à Psychologies Magazine répond à Sophie
Auvigne.

D'où vient,
cet engouement des politiques
pour Twitter ?

Pour accroître leur pouvoir même si cela reste un outil de privilégiés. Au départ, la promesse de Twitter c'est de permettre
de dire où on est, et ce que l'on fait. Pas plus. Cela veut dire quoi ? Etre à la fois celui qui vit la situation et celui qui l'énonce. Autrement dit, devenir son propre journaliste, son propre documentariste. C'est peut-être un aveu de défiance à l'égard des médias : de cette façon, le politique les remplace tous, dans un souci de contrôle
de soi et de son image qui serait poussé à l'extrême.
Et puis, l'aveu d'un désir d'omnipotence.
L'une des particularités des nouvelles
communications de type Twitter c'est qu'elles proposent de se situer de deux côtés du miroir :
c'est à dire d'être à la fois acteur et spectateur de son propre vécu, aux yeux de tous. De quoi ravir les plus grands
narcissiques.

Qu'est-ce que l'usage frénétique de Twitter par les candidats
dit de l'évolution de la communication en politique ?

Twitter a d'abord été créé pour faire passer de l'anecdotique : je suis dans le train, je viens de lire ceci dans le journal, je viens d'entendre untel à la radio. Mais justement cet " anecdotique " est devenu un enjeu politique. Parce qu'il sert la quête de " normalité " des politiques, dont on aurait tort de penser que seul notre président la poursuit.
Tous les politiques la convoitent,
aujourd'hui. " Il est comme vous " , clamait Michelle Obama récemment, au sujet de son mari. Or, Twitter est un formidable outil de normalisation : quand il monte sur une scène, le politique
s'adresse au peuple depuis une position
verticale, d'autorité, de chef. Sur Twitter, il passe au plan horizontal,
il se fond dans la masse des tweeters,
en utilisant les mêmes codes que tous : arobases, hashtags, double T (Trending Topics). Le langage y est le même pour tous, codé et limité.

C'est un langage commun, mais pas pour autant un outil qui favorise l'échange et la discussion. Il s'agit davantage de lancer une opinion, une information
à tous ses abonnés dans
la pure tradition du slogan. 140 signes c'est bien assez pour faire un bon slogan. C'est, aussi, dans la tradition de la joute verbale. Parce que, comme vous le dites, il n'y a pas de discussion. Avec
Twitter, le politique
ne cherche pas à débattre,
mais à battre. Battre à la guerre du bon mot, à la guerre de la réactivité. Clint Eastwood l'attaque devant des millions d'américains: aussitôt, via Twitter, Barack Obama dégaine une
photo. La dimension agressive de l'outil me paraît évidente, et c'est ce qui
en fait une arme de choix pour les candidats à l'élection présidentielle. Et puis c'est ce qui nous plaît : on assiste à un combat virtuel de gladiateurs,
en quelque sorte; nos propres pulsions agressives s'en délectent.

Et pourtant, on sait bien que tout cela est très maîtrisé. Les candidats
américains ne cachent pas que ce sont leurs équipes de communicants
qui gèrent leur compte Twitter.  

Comment expliquer que, malgré cela, on y adhère, on y croit ?

Parce que cela ne change rien au spectacle. On y croit comme on croit à des héros de théâtre lorsqu'ils sont bien incarnés et bien mis en scène sous nos yeux. C'est du show.
Voire, du one-man-show : par sa
brièveté et son immédiateté, le tweet privilégie l'humour, le
sens de la répartie,
du bon mot, le mot d'esprit. Mais comme Freud l'a démontré,
l'humour n'est qu'un autre mode d'expression
de l'agressivité. Donc même quand ils nous amusent par leurs tweets, Barack Obama et les autres, restent des guerriers politiques.

Est-ce que ce succès de Twitter ne s'explique
pas aussi par notre goût très actuel pour "les petites phrases" ?

C'est sûr, et c'est pour cela aussi que les journalistes
suivent de près les tweets des politiques : dans l'attente de LA phrase qui fera sensation, le dérapage,
même contrôlé. En se saisissant des 140 signes, on ne pourra pas les accuser de "sortir
une phrase de son contexte"
: le montage est déjà fait, il n'y a pas de contexte,
la "petite phrase" n'attend plus qu'à être diffusée. Et en cela, on voit bien qu'on ne se situe pas dans autre chose que de la communication.

Mais je crois aussi que ce goût pour les petites phrases tient au fait que, même si l'on sait qu'elles
sont lues, relues et contrôlées, on ne peut pas s'empêcher
de croire ces messages spontanés.

Du fait de leur forme très courte ?

Oui, parce qu'ils viennent comme autant de réactions,
parfois virulentes, méchantes, en tout cas nerveuses. Ils ont une apparence "pulsionnelle" mais
l'apparence, seulement.

Et on est tenté de les croire sincères ?

Oui, c'est en tout cas, l'effet recherché par ceux qui les émettent :
paraître spontané pour paraître
sincère. Sauf que la spontanéité n'est pas synonyme
de sincérité et, encore moins, de vérité. La spontanéité, au mieux c'est la vérité d'un instinct, d'une pulsion, d'une émotion à un instant T. Mais ce n'est pas cela, la vérité d'un individu.
On ne peut pas se résumer ou s'identifier
à ses élans. La vérité, elle est "pensée" . Certes, on peut essayer de l'exprimer quoique Lacan vous dirait que ce serait vain mais on peut tenter de la faire passer par le langage, mais par un langage contenu, "réfléchi" . Mais de combien de signes cette
vérité a t-elle besoin pour se dire ? Là, à chacun sa vérité.

 

 

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