Aurions-nous besoin d'art ?

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La FIAC a fermé ses portes dimanche, après un succès considérable. Les œuvres atteignent des sommes record et jamais l'art ne s'est vendu autant... Certes, il s'agit d'un phénomène avant tout économique... mais sans doute pas seulement. Il suffit de se référer à l'engouement suscité par les expositions. Dernier exemple : les heures d'attente nécessaires pour accéder à l'exposition Dali. Comment expliquer cet engouement ?

Christilla Pellé-Douël, journaliste à Psychologies
Magazine
: Bonne question. A écouter certains, les modernes individus
que nous sommes n'auraient aucun besoin d'art, il serait même souhaitable que
nous nous en passions, enfin débarrassés de toute  préoccupation inutile et improductive.  L'affirmation n'est pas si lointaine où l'on nous avait expliqué qu'il ne servait
à rien d'étudier La Princesse de Clèves, comme si toute enseignement, donc
toute approche de la vie ne devait se résumer qu'à des considérations utilitaristes.
Apprendre pour être utile, productif. Or, bien entendu, il n'en est rien.  Nous avons un besoin fondamental de nous
confronter à l'art, qu'il s'agisse d'expositions de peinture, de rap, de danse,
de littérature ou de graff.

Vous voulez dire qu'il s'agit d'une caractéristique
humaine ?

Et comment ! Aucun animal, si évolué soit-il, ne se
livre à la création artistique. Et cela ne date pas d'hier : les fresques
de la grotte Chauvet ou de Lascaux sont là pour nous le rappeler. Cette
expression apparaît parce que nous sommes des êtres conscients et doués de
parole : nous nous savons existants face au monde, à la nature, aux
autres, nous nous savons mortels. La corollaire de cette conscience de
nous-mêmes, c'est l'angoisse existentielle, résumée par ces trois
interrogations  "Qui sommes-nous ? Que faisons-nous ? Où
allons-nous ?"
. La religion a été et est encore un moyen de
répondre à cette inquiétude fondamentale, l'art en est un autre.

Car l'art
permet non seulement de se représenter soi –même – pensons par exemple aux autoportraits
de Rembrandt- mais aussi de représenter la nature, les peurs, la violence etc.
Autrement dit, de tenter d'ordonner et de donner un sens à ce qui nous échappe,
ainsi que le disait Emmanuel Kant : "l'art n'est pas la
représentation d'une belle chose, mais la belle représentation d'une chose."

L'art est donc  une affirmation de la
liberté humaine, une revendication d'existence lancée à la face d'un monde,
obscur et sourd. J'écris, je peins, je chante, donc je suis !

Mais ça peut se comprendre dans un monde auquel on ne
comprend rien, mais aujourd'hui, alors qu'on avance en connaissances
scientifiques, médicales, technologiques, cela semble un peu anachronique,
non ?

Au contraire ! Il suffit de regarder autour de soi, d'entendre
les infos, pour réaliser que paradoxalement plus les connaissances avancent
plus leur sens semble s'éloigner.  Ce
n'est pas parce que je  sais que
l'Univers a commencé avec le Big Bang que cela va répondre à la question du
pourquoi de l'apparition de l'homme sur terre, ou bien encore la découverte du
fonctionnement du cancer ne résoudra pas la question de notre mort. Quant aux
angoisses existentielles, à la question du bien et du mal, elles ne
disparaissent pas avec internet, parfois bien au contraire. Donc, plus nous en
savons, plus nous avons besoin d'Art. Ce serait même là un début d'explication
à l'engouement populaire et mondial pour toutes les représentations
artistiques.

Des philosophes, des critiques, y voient pourtant plutôt
le déploiement d'un dévoiement économique, tout se vend, tout s'achète...

C'est vrai. Un penseur comme Guy Debord, devenu
paradoxalement très à la mode, parle de la société du spectacle, où toute
représentation devient une marchandise. Il n'y a pas que cela. D'abord parce
que toute expression artistique n'est pas à vendre ou à acheter, je pense en particulier à tous ceux qui s'adonnent à
une pratique artistique pour leur seul bénéfice.

Mais aussi par ce que l'art
permet de partager avec d'autres, de créer un lien. Si vous allez voir une
expo, vous partagez forcément une émotion avec d'autres mais vous accédez aussi
à l'esprit de celui qui a créé ou qui crée ce que vous regardez, et que vous
aimiez ou non n'a aucune importance. Vous pouvez trouver cela ridicule, laid, magnifique,
exaspérant, nul, peu importe, vous avez été en contact un moment avec l'esprit
d'un autre. Cela vaut pour toute expression artistique, musique, littérature,
peu importe.

Mais est-ce qu'on peut parler d'une dimension spirituelle
de l'art ?

Oui, bien sûr, au sens premier du terme, dès lors qu'il
s'agit de l'expression de l'esprit du créateur. Le philosophe Hegel parle d'une
manifestation de l'Esprit dans le
sensible et selon lui, plus le créateur s'éloigne d'une représentation du réel,
plus nous avons accès à la vérité de son Esprit. C'est pour cela sans doute que
nous y sommes tellement sensibles, c'est sans doute en cela que nous en avons besoin, c'est à dire à cette
dimension qui, justement, ne peut se résumer à une utilité, qui demeure, même si
l'objet est vendu, gratuite. Regarder par exemple Guernica de Picasso,
nous  enrichit en nous en disant sur la
guerre, sur nous-mêmes et sur Picasso lui-même, de manière directement
sensible, plus que tout discours. Er cela même si nous n'avons pas les moyens
de l'acheter. Voilà. Donc l'art n'est pas vital, comme le fait de manger, mais
il n'en est pas moins indispensable. Jankélévitch disait cette phrase
admirable : "On peut vivre sans musique, sans littérature, sans
peinture...mais beaucoup moins bien."

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