Valérie Toranian : "On passe son temps à réécrire le passé"

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La rédactrice en chef de la "Revue des deux Mondes" Valérie Toranian répond aux questions de Jean-Mathieu Pernin dans "Mise à jour" vendredi. Elle publie "Une fille bien", un roman dans lequel le personnage principal est en proie à une perte de mémoire.

Journaliste et écrivaine, Valérie Toranian, ancienne directrice de la rédaction du magazine Elle, dirige aujourd’hui la Revue des deux Mondes. Elle publie Une fille bien (ed. Flammarion), l'histoire d'une femme qui retrouve, chez une amie d’enfance, un journal intime écrit à l’adolescence dans lequel plusieurs passages sont raturés et qui évoqueraient une relation avec un professeur de son école.

L’auteure confie avoir tenu, elle aussi, un journal intime qu'elle a rapidement délaissé. Toutefois, Valérie Toranian considère que nos écrits, de façon plus générale, sont des formes de journaux intimes : "Ce qu'on écrit dans nos tweets, sur les réseaux sociaux, nos notes, les écrits que l’on produit en permanence sont en quelque sorte nos journaux de l’époque moderne."

"Nos vécus sont différents"

L'écriture de ce livre sur la mémoire, thème central du livre, l'a questionné sur celle-ci : est-il parfois bénéfique de se souvenir de tout ?
"C’est toute la question du livre. Il y a des fois où il est préférable de ne pas avoir de mémoire. La protagoniste se retrouve confrontée à ce journal, se demande si c’est qu’elle lit est vrai ou non, si certains éléments ont été exagérés, mis en scène comme une adolescente pourrait le faire. Le doute commence à la travailler et finalement, tout cela devient totalement secondaire au fil du déroulement de l’histoire."

Alors que l'intrigue avance, tout l’entourage de la protagoniste a son mot à dire à propos de ce qui est réellement arrivé à la jeune fille de l’époque. Chacun projette ses propres inquiétudes, son vécu, son malaise… Selon la tante de la protagoniste qui a connu divers drames au cours de sa vie, l’héroïne "est comme ces gens heureux qui ne savent pas qu’ils le sont, elle se cherche des histoires, bien que cette femme soit elle-même hantée par son mal-être."
La narratrice se demande alors : "Admettons qu’il me soit réellement arrivé quelque chose par le passé comme une agression ou une histoire d'amour, ma mémoire n’a pas-t-elle décidé, à tort ou à raison, d'occulter ces événements ?"

Et si le futur est à inventer, le passé est quant à lui à écrire pour Valérie Toranian : "On passe son temps à réécrire le passé. On passe son temps à l’analyser, le décrypter, le décortiquer. Un passé peut par exemple varier au sein d’une famille de quatre enfants, notamment lorsqu'on leur demande ‘Vous souvenez-vous de cet été où l’on a été, avec grand-mère, au bord de mer. Oui ? Et qu’en retenez-vous ?’ Chacun racontera son été et ce sont, la plupart du temps, des étés qui n’ont rien à voir.", affirme la journaliste.
"Ce n’est pas que chacun réécrit le passé avec une volonté de le faire d’une manière perverse. C'est juste que nos vécus sont différents et que l’on récupère une mémoire qui est la nôtre", nuance-t-elle.

"Il y a encore tellement de choses à dénoncer"

Ce livre aux répercussions actuelles répond aux engagements de Valérie Toranian en matière de féminisme. Celle-ci avait publié une tribune en octobre 2017 intitulée "Oui aux droits des femmes, non au féminisme populiste de délation." "Je pense que le mouvement MeToo est honorable, tout comme la libération de la parole, mais le fait que Twitter devienne un tribunal me plaît moins. Les femmes doivent continuer à se battre pour leurs droits et il faut libérer la parole car il y a tellement de choses à dénoncer. Il y a un formidable travail à faire, notamment au sein des entreprises. Je suis frappée de voir que 80% des dénonciations sont faites dans ce milieu, mais faisons attention", prévient-elle. "C’est le droit qui nous a servi, c’est pour le droit qu’on s’est battues et c’est celui-ci qui doit aussi être le garant des libertés de chacun." 

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