VRAI OU FAKE Le vrai du faux. Non, un enfant de 4 ans de milieu aisé n'a pas entendu 30 millions de mots de plus qu'un enfant d'une famille démunie

Antoine Krempf passe au crible un fait repéré dans les médias et sur les réseaux sociaux. Aujourd'hui un chiffre qui pollue le débat public en France depuis des années.

C'est un chiffre très impressionnant répété depuis quelques jours par le ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, pour expliquer les résultats mitigés des évaluations de rentrée en CE1 ou l'obligation de scolarisation dès l'âge de trois ans :  

"Vous savez que quand vous avez quatre ans, vous pouvez avoir entendu 30 millions de mots de plus qu'un autre enfant selon votre milieu familial." (Jean-Michel Blanquer, Europe 1, le 15 octobre 2018)

Mais d'où vient ce chiffre ? 

Plusieurs chercheurs spécialisés dans les questions d'acquisition du langage interrogés par Le Vrai du Faux expliquent qu'il y a très peu d'études en France sur ce sujet précis et qu'aucune ne parvient à un tel résultat.

Et pourtant, cet écart de 30 millions de mots entre des enfants de quatre ans anime le débat public en France depuis plusieurs années. Jean-Michel Blanquer n'est d'ailleurs pas le premier ministre de l'Éducation nationale à l'utiliser pour justifier sa politique, Najat Vallaud-Belkacem y faisait également référence en 2014 lors de la présentation de son plan contre le décrochage scolaire. 

Une étude américaine vieille de 35 ans

Ceci dit, ce chiffre ne vient pas de nulle part. Il est issu d'une étude menée aux États-Unis par deux chercheurs de l'université du Kansas. En 1982, ils se rendent chaque mois chez 42 familles avec des nouveaux-nés, sélectionnées en fonction de leur classe sociale, de la plus démunie à la plus aisée.

Pendant deux ans et demi, ils vont enregistrer une heure de conversation familiale au magnétophone. Et c'est en décryptant les 1 200 heures d'enregistrement et en extrapolant les données récoltées qu'ils parviennent à ce résultat impressionnant d'un écart de 30 millions de mots entendus entre les foyers aux plus hauts revenus et les plus modestes.

Une étude très contestée d'un point de vue scientifique 

Cette étude américaine connaît un succès incontestable depuis le début des années 1990. Mais ces dernières années, plusieurs autres travaux scientifiques la remettent en cause.

Les critiques s'attaquent notamment au mode de recueil des données, pointant par exemple les risques d'autocensure des familles démunies face à un chercheur muni d'un imposant magnétophone dans leur salon (et un risque, au contraire, que les familles les plus aisées "surjouent" la richesse de leurs conversations familiales en présence des scientifiques).

Un écart de 30 millions ou de 4 millions ?

D'autres chercheurs pointent le fait qu'on ne peut pas extrapoler le nombre de mots entendu sur l'ensemble d'une  période de quatre ans en se contentant d'enregistrer une heure de conversation par mois pendant deux ans et demi.

Pour tenter de reproduire l'expérience en évitant ces écueils, une autre équipe de chercheurs a équipé des enfants de 329 familles avec un enregistreur miniature entre l'âge de deux mois et quatre ans.

Résultat après le traitement informatique de près de 50 000 heures d'enregistrement ? L'écart de mots entendus entre les familles les plus modestes et les plus riches existe bien, mais il serait de quatre millions de mots et non de 30 millions.

Des résultats difficilement comparables avec la situation française

Au-delà de la contestation scientifique de cette étude, le parallèle que fait Jean-Michel Blanquer entre ses résultats et la situation en France pose beaucoup de problèmes.

Cela implique notamment de pouvoir comparer les situations d'une quarantaine de familles modestes et aisées du Kansas dans les années 1980 avec celles des familles françaises d'aujourd'hui. Cela nécessite par exemple aussi de pouvoir effacer les politiques publiques dédiées à l'accompagnement des familles modestes aux États-Unis et en France.

Cette comparaison est d'autant moins valable, qu'une autre étude américaine publiée cette année montre qu'à niveau de revenu équivalent, le nombre de mots entendus par des enfants d'ouvriers varient beaucoup en fonction du lieu, de l'endroit où ils vivent. 

En résumé : cet écart de 30 millions de mots entendus à l'âge de quatre ans est certes très impressionnant lorsqu'il est utilisé dans un discours politique, mais il n'éclaire en rien la réalité des inégalités scolaires dans notre pays.

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