Le vrai du fake. La Corée du Nord vue par le Wall Street Journal et une pseudo-statistique sur le prénom Muhammad

Vrai ou fake ? Marie Colmant et Antoine Krempf passent au crible deux infos repérées sur le web et les réseaux sociaux.

Le vrai : le récit de quatre jours en Corée du Nord 

Que se passe-t-il vraiment en Corée du Nord et comment le savoir ? C’est un défi journalistique qu’ont relevé deux journalistes du Wall Street Journal. Le quotidien américain des affaires et de la finance a publié dans son édition du lundi 25 septembre, le récit d'un reportage en Corée du Nord.

Quatre jours sur place, du 14 au 19 septembre pour parler du programme nucléaire de Kim Jong Un. Quatre jours où rien n’est laissé au hasard par les autorités nord-coréennes. Le voyage s’effectue sous une liste interminable de conditions et d’interdictions qui sont détaillées par les deux journalistes. Pas le droit de parler à n’importe qui dans la rue ou ailleurs, le régime se charge de sélectionner vos interlocuteurs à qui on parle via un interprète, en présence du guide probablement espion à ses heures perdues. Interdiction de sortir seul de son hôtel, comme l’a constaté l’un de deux journalistes américains qui s’est vu refuser la sortie par un militaire armé.

En revanche, il n'y a pas de problème pour évoquer la crise avec les Etats-Unis. Tous les Nord-Coréens interviewés sont emballés par les tirs de missiles : "Nous remporterons la victoire sur les Etats-Unis. Moi, j’aimerais qu’on tire vingt, trente missiles par jour." Pyongyang est saisie par la fièvre du missile, comme en témoignent les affiches de propagande qui inondent des rues, sans voitures ou presque, de la capitale nord-coréenne, jusqu’aux pâtisseries qui proposent dans leurs vitrines des gâteaux d’anniversaire en forme de missile. Ces pièces sont réservées à l’élite, celle qui peut se goberger dans le meilleur restaurant de sushis de Pyongyang, qui propose des menus à 100 dollars et du whisky à 70 dollars la bouteille. C'est aussi une élite qui exhibe des portables made in North Korea dotés d’un réseau internet exclusivement nord-coréen. Le réseau mondial est interdit.

Les sanctions américaines n’effraient pas cet économiste nord-coréen qui sous-entend que les autorités ont déjà signé des accords avec des pays amis, exportateurs de pétrole et qu’elles peuvent compter également sur le soutien de la population. Tous les interlocuteurs des journalistes américains se sont déclarés prêts à faire les sacrifices nécessaires pour la victoire. Juste après avoir affirmé dans une belle unanimité, qu’il n’y aucun problème de droits de l’Homme, ni de goulag dans ce pays.

Le fake : le "grand remplacement", une question de méthode de calcul en fait

Une théorie d'extrême droite qui s'appuie sur un article britannique. Le "grand remplacement" est cette théorie d'extrême droite qui voudrait que "les Européens de souche" soient en train d'être remplacés par d'autres peuples venus du Maghreb et d'Afrique. Depuis quelques jours, une image censée prouver la réalité de cette théorie est largement partagée sur Twitter et Facebook. Il s'agit en fait de la une du journal britannique Daily Express avec ce titre : "Muhammad est désormais le prénom le plus donné chez les bébés en Grande-Bretagne". 

Muhammad, en 8e position. Or, selon le dernier recensement de l'Office national des statistiques pour l'Angleterre et le Pays de Galles (il n'y a pas de données pour l'Écosse), le prénom le plus courant est Oliver, avec 6 238 bébés en 2016. Viennent ensuite George, Harry, Jack, Jacob, Noah, Charlie. Muhammad arrive juste derrière, en 8e position au classement. Ce n'est donc pas le premier.

Des additions avec les versions du prénom. Mais, si on additionne toutes les orthographes (Muhamad, Mohammed et Mohammad), on arrive à 6 990 bébés l'an dernier, soit plus que le nombre d'Oliver effectivement. Sauf que, du coup, il faut aussi additionner les différentes versions des autres prénoms, comme le prénom du prince Harry, qui est en réalité Henry : Harry étant en Grande Bretagne à la fois le surnom traditionnel d'Henry et un prénom à part entière. Ainsi, si on les additionne, on obtient 8 488 bébés l'an dernier : très au-dessus de Muhamad, Mohammed et Mohammad réunis.

Un  prénom répandu pour deux raisons. Le prénom Mohamed reste néanmoins répandu en Grande-Bretagne. L'Office anglais des statistiques en donne deux principales explications. D'abord, il y a de plus en plus de musulmans en Angleterre et aux Pays de Galles : 3% de la population en 2001, 5% en 2011... Même si, à 5%, on est quand même très loin du "grand remplacement". Ensuite, la montée du prénom Mohammed dans le classement répond à un double phénomène : la démultiplication des prénoms depuis les années 90 (on est passé de 16 à 27 000 prénoms différents chez les bébés) et, dans le même temps, beaucoup de musulmans du Pakistan, d'Inde et du Bangladesh respectent une tradition qui veut que l'aîné des garçons soit appelé Mohammed.

En résumé, on a un classement de prénoms manipulé qui donne une pseudo-info sans contexte ni explication, le tout pour prouver une théorie qui relève plus du fantasme que de la réalité.