Le sens des mots. "Féminicide", un mot pour faire prendre conscience

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Tout l'été sur franceinfo, Marina Cabiten et la sémiologue Mariette Darrigrand s’arrêtent sur les termes qui ont marqué l’actualité de l’année écoulée. Aujourd'hui, les féminicides.

Très récent, le mot féminicide s’enracine dans la langue française, au travers des nombreuses victimes de ces meurtres. "Meurtre d’une ou plusieurs femmes ou filles en raison de leur condition féminine". Voici la définition du mot "féminicide" dans Le Petit Robert, premier dictionnaire à avoir fait entrer ce mot dans ses colonnes en 2015. Le Larousse l’a imité cette année.

franceinfo : Mariette Darrigrand, vous êtes sémiologue spécialisée dans l'analyse du discours médiatique et dirigeante du cabinet Des faits et des signes. Nous sommes face à un emploi nouveau d'un mot très ancien, puisqu'il est rattaché à la société médiévale anglo-saxonne. Contrairement à ce que l'on pense parfois, il n'existe, en revanche, pas de féminicide en droit français.

Mariette Darrigrand : C’est exact, c'est un mot de la langue militante, construit par les associations féministes. Il fait partie du combat, et a comme mission de changer le réel. Il est comme un outil, voire une arme. Il est performatif. Comme quand les militants de la fierté homosexuelle dans les années 1970 ont commencé à promouvoir le terme "gay", qui en effet a changé le regard sur l’homosexualité masculine. L’intention militante c’est donc de faire prendre conscience des meurtres de femmes sous les coups de leur conjoint. Et à ce titre le mot “féminicide” a réussi son coup. Il est passé dans le discours médiatique et donc dans le discours oral.

L’intention serait similaire avec féminicide, un mot choc et imagé, pour pousser à la prise de conscience sur ce sujet. Médiatiquement ça a marché : le mot est par exemple beaucoup revenu au moment du Grenelle contre les violences conjugales l’an dernier. Mais certaines associations aimerait aller plus loin, jusqu’à l’entrée du terme dans le Code pénal français. Le problème pour les spécialistes du droit, c’est que ce mot est très difficile à définir.

Le meurtrier d’une femme est-il coupable d’avoir tué cette femme précisément en tant que personne unique, ou une représentante de l’espèce femme ? De plus, créer une catégorie spécifique d’homicide qui s’appellerait "féminicide" réactive l’essentialisme : le fait qu’il y ait une nature féminine, alors que cette notion fataliste avait été dévaluée et dépassée par la notion de "genre". Le "genre" a fait prendre conscience que l’identité sexuelle de l’être humain ne se réduit pas à une seule catégorie mais joue entre plusieurs : son corps, son imaginaire, son histoire, ses rencontres ou encore son désir de procréer. Avec "féminicide", cette labilité émotionnelle est annulée. Ressusciter la féminité dans le but de défendre les femmes, c’est donc risquer paradoxalement de les réenfermer dans l’anatomie qui a toujours fait leur destin.

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