Le rendez-vous de la médiatrice. Le traitement éditorial du Rallye Dakar sur franceinfo

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Le Rallye Dakar a commencé le 3 janvier et s'achèvera le 15 janvier prochain. Les auditeurs questionnent la médiatrice des antennes de Radio France sur la légitimité de ce rallye en Arabie saoudite. 

Le Rallye Dakar a commencé il y a une semaine, le 3 janvier 2021. Pour en parler aujourd'hui avec Emmanuelle Daviet, médiatrice des antennes de Radio France, Vincent Rodriguez, directeur de sports de Radio France, et Omar Ouhamane, grand reporter à la rédaction internationale de Radio France.

Emmanuelle Daviet : Voici des propos d’auditeurs qui nous ont écrit, par exemple ce message : "Le Rallye Dakar se passe en Arabie saoudite, pays autoritaire, fondamentaliste, qui ne respecte pas les droits humains et pratique la décapitation. Vous donnez les classements des pilotes sans jamais rappeler dans le même bulletin les critiques que le régime saoudien mérite par ailleurs, et je trouve cela extrêmement choquant. De plus, cette course va à l’encontre du respect de la nature et de l’écologie." "Pourtant, vous ne donnez pas des nouvelles de tous les sports, vous faites des choix. Pourquoi celui-ci ?"

Vincent Rodriguez, en effet, parler du rallye Dakar est un choix éditorial, quel est l’intérêt journalistique de cette course ?

Vincent Rodriguez : L’intérêt journalistique est celui de couvrir un rallye raid, qui fait partie des grands rendez-vous du patrimoine mondial des sports mécaniques. Quand on parle de reportage sportif sur le Dakar, il y a certes la course, mais il y a aussi la dimension aventure, qui était également très importante. La traversée des déserts, la découverte de grands espaces, la rencontre des populations locales.

Et sachez par ailleurs que, d’une manière générale, les sports mécaniques en France rencontrent un vrai succès auprès du public avec des épreuves prestigieuses. On les connaît comme les 24 heures du Mans ou le Grand Prix de France de Formule 1, qui rassemblent en temps normal, c’est-à-dire hors période de Covid, hors période de restrictions sanitaires, plusieurs centaines de milliers de spectateurs au bord des circuits.

Ici, le Dakar, ce sont plus de 500 concurrents au départ de l’édition 2021. Cela montre que l’intérêt autour de cette course reste intact auprès des participants. Aucune autre course dans les sports mécaniques ne regroupe autant de concurrents. Les plus grands pilotes sont au départ, comme le français Sébastien Loeb, neuf fois champion du monde de rallyes. Dans un autre registre, un tout autre registre, l’aventurier Mike Horn, grand défenseur de l’environnement, était au départ l’an dernier. Il est également présent cette année.

Emmanuelle Daviet : "Dans vos informations sportives sur le rallye, pouvez-vous rappeler à chaque fois que cette épreuve a lieu dans un pays qui ne respecte pas le droit international et met en prison ses opposants."  

Ce volet des droits humains l’avez-vous traité, Omar Ouhamane ?

Omar Ouhamane : On l’a traité le jour J, le jour du lancement du Dakar, parce qu’il nous paraissait essentiel d’évoquer la question des droits de l’Homme, puisque quelques jours avant cette deuxième édition du Dakar, il y a eu la condamnation d’une femme saoudienne qui s’appelle Loujain al-Hathloul, elle a 31 ans, elle est en prison pour encore trois mois. Elle purge une peine de 5 ans et 8 mois depuis mai 2018. Un petit sursis. Bref, c’est une femme qui s’est battue pour que d’autres femmes saoudiennes puissent rouler, conduire, en Arabie saoudite, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques années. C’est une femme qui est en prison et torturée, qui est victime de harcèlement sexuel, de violations très graves, selon sa famille.

Il y a également Jamal Khashoggi. On en a beaucoup parlé. Jamal Khashoggi, journaliste du Washington Post, arrêté au consulat saoudien d’Istanbul en 2018. C’est un homme qui a disparu. Il est mort. C’était quelqu’un qui était un opposant à MBS, Mohammed Ben Salmane. Autre fait très important : depuis cinq ans se déroule au Yémen une guerre atroce, une guerre qui est menée par le prince héritier saoudien. Tous ces éléments étaient tellement importants à nos yeux à la rédaction internationale, qu’on ne pouvait pas les éluder.

C’est la raison pour laquelle on a consacré effectivement un sujet pour expliquer à quel point il était important pour le royaume saoudien d’avoir sur son sol cette course pour redorer son image. C’est un "telling story" sportif, en quelque sorte. C’est l’histoire de ces dunes, de ces très beaux paysages et de promesse de modernité. Mais quand on ouvre la porte, on se rend compte que c’est une des pires dictatures au monde.

Emmanuelle Daviet : Vincent Rodriguez, à l’aune de ce que vient de nous décrire Omar Ouhamane, pourquoi est-il difficile de mentionner les critiques à l’égard du régime saoudien à chaque bulletin sportif, comme le suggèrent des auditeurs ?

Vincent Rodriguez : Vous imaginez Emmanuelle, ce serait très compliqué de parler d’un super chrono d’un concurrent dans une spéciale et dans la phrase d’après, relier l’information aux prisonniers ou prisonnières politiques du régime. Autrement dit, nous traitons l’information dans sa globalité. Le sport, vous l’avez entendu du côté de la direction des sports et les droits de l’Homme. Grâce à nos confrères de la rédaction internationale.

Mais ces deux aspects sont abordés de façon distincte dans un seul objectif : la clarté de l’information. Je précise que cela ne nous empêche pas de trouver parfois des terrains limitrophes entre ces deux aspects de l’information. Quand nous décidons, par exemple, de placer nos projecteurs sur Cristina Gutierrez, la pilote espagnole qui a remporté la première étape lundi dernier, et bien, nous parlons de cet exploit, bien sûr, mais nous insistons aussi dans notre couverture sportive, je le précise, sur la valeur symbolique de la victoire d’une femme dans un pays qui, il y a deux ans encore considérait qu’une femme au volant était un crime.  

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