Le double visage du modèle allemand

--'--
--'--
Copié dans le presse-papier !

ENQUÊTE | Il y a d'un côté l'Allemagne qui réussit. La Bavière notamment, qui - si elle était indépendante - serait la sixième puissance économique de l'Union européenne. De l'autre, moins vu à l'étranger, le visage d'une Allemagne pauvre avec sept millions d'emplois précaires, des minijobs payés moins de 500 euros par mois.

Ingolstadt,
128.000 habitants entre Munich et Nuremberg véritable vitrine
économique du pays. La ville de Bavière fait rêver toute
l'Allemagne, à commencer par Angela Merkel qui ne manque jamais
une occasion de vanter sa réussite. Le taux de chômage est le plus
faible du pays, 2,4%, trois fois inférieur à la moyenne nationale.

Pour
attirer les entreprises, la ville libère de l'espace, elle a gelé
la taxe professionnelle. Et cela marche. Plusieurs grands groupes ont
leur siège à Ingolstadt comme le constructeur Audi - 36.000
salariés - ou  le groupe de distribution Media Saturn.

Joachim
Genosko, professeur d'économie et président de la CSU locale se
réjouit, "ici, les gens trouvent du travail en quelques
semaines. Et comme nos entreprises réussissent, notre ville perçoit
de très fortes recettes fiscales, ce qui nous permet d'investir".

Ce sont entre 150 et 200 millions d'euros qui ont été investis dans
la commune. "On construit par exemple un centre nautique, un
palais des congrès, des hôtels, on aménage les berges du Danube"
,
explique Joachim Genosko.

Audi moteur de la croissance

Et
moteur de cette croissance, c'est le constructeur automobile Audi.
Cette année encore, le groupe va battre un record : un million
et demi de voitures vendues. Quelque 36.000 personnes travaillent sur
le site d'Ingolstadt, auxquels il faut ajouter 3.000 employés
dans la sous-traitance.

Mais
il y a d'autres facteurs qui expliquent cette croissance. Pour Sepp Misslbeck, qui dirige une entreprise qui fabrique des composants électroniques à Ingolstadt et qui emploie 450 personnes, le pragmatisme qui règne dans les
entreprises et surtout, les lois du travail autorisent une certaine
souplesse.

"Quand c'est nécessaire, mes employés sont
prêts à venir travailler à tout moment, les jours fériés, le
vendredi, le samedi, le dimanche. Ils peuvent même faire les trois-huit. C'est très important pour la flexibilité des PME"
,
détaille le patron.

Mais
Sepp Misslbeck souligne également le caractère positif et apaisé
du climat social : "Avec les syndicats, on discute et on essaie
de désamorcer les conflits. Les mouvements de grève sont rares,
quand il y en a, c'est toujours en dernier recours. Dans mon
entreprise, en 40 ans, je n'ai jamais connu un seul jour de
grève."

C'est
aussi grâce à cette flexibilité que les entreprises allemandes ont
pu relancer leur activité rapidement, après la crise. Avec un temps
d'avance sur leurs concurrents étrangers.

Multplication des emplois précaires

Mais
il y a aussi le revers de la médaille. C'est la multiplication des
emplois précaires. Les minijobs, c'est le nom officiel. Il y en
plus de sept millions en Allemagne, surtout dans les grandes villes
comme Berlin.

Le minijob est  un contrat de travail un peu particulier. Le salaire est plafonné à
450 euros par mois. Et les charges sociales sont réduites au
minimum, ce qui plaît aux employeurs. Les minijobbers, comme on les
appelle vous les croisez partout dans les rues commerçantes du
centre de Berlin.

Julia,
26 ans, travaille dans la cafétéria d'une station de métro. "Ce
n'est guère passionnant, je suis assise à la caisse et je touche
400 euros par mois, pour 16 heures de travail par semaine. A côté
de ça j'ai d'autres emplois, j'en ai trois au total, notamment
du baby-sitting. Avec un seul minijob, ce ne serait pas assez, j'ai
mon loyer à payer, mon assurance-santé. En tout je gagne 700 euros
par mois. Je suis jeune et flexible, ce n'est pas si difficile"
, détaille-t-elle.

Le cumul des minijobs

Mais les minijobs ne sont pas uniquement destinés
aux jeunes.  La plupart de ces contrats précaires sont mêmes
signés par des salariés plus âgés comme Jugsel, un Berlinois de
42 ans qui cumule les mini-jobs dans le commerce et la restauration,
faute de mieux

"J'ai
fait beaucoup d'efforts mais je ne trouve pas de vrai emploi à
temps plein. Je ne suis pas assez qualifié. Les minijobs, ce n'est
pas une bonne solution pour moi, ça rend les gens frustrés car
c'est toujours du court-terme. Et je dois dire aussi que quand je
prends un minijob, il m'arrive de faire des heures supplémentaires,
au noir. C'est un risque à prendre."

Ce
phénomène de cumul des petits boulots préoccupe Viveka Ansorge,
qui dirige la mission Joboption à Berlin. Son but est d'informer et
de protéger les minijobers.

Un tsunami de pauvreté

"Les
gens qui ont des minijobs n'en voient pas forcément les dangers.
En principe ils sont censés cotiser pour leur retraite. Sauf qu'en
fait ils ont la possibilité de renoncer à verser leurs cotisations.
Ils préfèrent garder cet argent dans leur poche pour améliorer un
peu leur salaire net. Du coup certains auront travaillé pendant 10
ans sans avoir cotisé pour leur retraite
", explique-t-elle.

Les
minijobers d'aujourd'hui seront les retraités pauvres de demain...
c'est ce que prédisent plusieurs syndicats allemands. Récemment
le journal populaire Bild parlait lui carrément d'un tsunami de
pauvreté.

Vous êtes à nouveau en ligne