D'Alep à Paris, une famille en exil

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Deux millions de Syriens ont fui leur pays depuis le début de la guerre. La plupart ont trouvé exil dans les pays voisins : Liban, Jordanie, Turquie, Irak et Egypte. Mais d'autres partent beaucoup plus loin. Ils sont 20.000 en Allemagne, 5.000 en Suède. La France, elle, malgré les demandes pressantes du Haut Commissariat aux réfugiés, n'en a accueilli que 1.500. Rencontre avec une famille qui a fui Alep pour Paris il y a un an.

Fares est médecin rhumatologue. Il a 46 ans. Il est chrétien, mais surtout engagé depuis 2000 pour une Syrie laïque. Sa femme, Maha est professeur d'architecture à l'université. Ils ont deux filles : Nour 14 ans, et Jude 10 ans. La famille vit aujourd'hui dans un petit "deux pièces " parisien, prêté par des cousins installés en France depuis longtemps. Ils sont très à l'étroit, ont épuisé toutes leurs économies, et bataillent pour apprendre le français qu'ils ne parlaient presque pas en arrivant.

Tous sont encore hantés par les violences à Alep. "On n'oublie pas le bruit des obus dans le quartier, les bombes, les civils tués ", raconte Fares. "Un jour, les services de renseignements ont fait une descente dans notre immeuble. C'était dangereux. Sans parler des milices et des groupes armés venus de l'étranger ", ajoute Maha.

Les deux fillettes se souviennent des nuits sans sommeil, tous regroupés dans le salon, des jours sans pain et sans courant.

Dix mois pour un titre de séjour

C'est Maha, la maman qui a pris en premier la décision de quitter la Syrie pour reprendre tout à zéro. C'était le 11 septembre 2012, une date inoubliable pour la famille.

Maha était fonctionnaire. Le régime lui interdisait de quitter le territoire syrien. Mais par miracle, à l'aéroport, les douaniers ne lui ont pas demandé de comptes. Elle a pu décoller avec ses filles pour Beyrouth, la capitale libanaise.

Fares mettra lui un mois à se décider. Il est médecin et culpabilise de ne pas être restés auprès des blessés. Finalement, non sans risque, il a gagné la Turquie par la route. La famille se retrouve à Istanbul, avant de rejoindre Paris avec un visa tourisme. "Je me souviens très bien. On est parties très vite. J'ai même oublié mes lunettes. Maman a pris quelques vêtements, très peu d'affaires. Moi j'ai pris ma poupée sous le bras. Sur le chemin de l'aéroport, il n'y avait que des maisons démolies ", se souvient la petite Jude. Sa mère retient à peine ses larmes quand elle explique avoir laissé toute sa vie là-bas : maison, travail, voiture, amis, famille. Presque sans se retourner. Presque sans rien.

Aujourd'hui, les murs de leur appartement parisien sont blancs. Ils ont très peu de meubles. Rien ici ne rappelle la Syrie. La famille a dû s'habituer à Paris. Et il lui a fallu dix mois de démarches très laborieuses pour obtenir un titre de séjour : l'asile politique.

"Il y a eu les renvois d'administrations en administrations. Il y a eu les files d'attente, plusieurs jours de suite dans le froid, dès 6 heures du matin. Rien n'est vraiment organisé " déplore Fares. Maha se souvient avec amertume de l'humiliation infligée par un des fonctionnaires en préfecture, lui sommant de se taire, la tutoyant comme une enfant.

Chez Fares et Maha, la télévision est souvent allumée sur France 24, en langue arabe. La famille veut pour garder des nouvelles du pays, mais les nouvelles sont rarement rassurantes.

Des familles déchirées

Pas plus que les rares nouvelles qu'ils arrivent à avoir de leurs proches restés à Alep. Depuis trois semaines, il n'y a plus de connexion internet là-bas, plus d'électricité. "Quand je finis par avoir ma sœur au bout du fil sur le téléphone fixe, elle me reproche de l'avoir abandonnée, d'être une égoïste d'avoir ainsi fui , explique la maman très émue. La famille de Maha en la matière est typique des familles syriennes qui se déchirent depuis le début du conflit. Le mari de sa sœur est pro-Assad, défenseur du régime, comme beaucoup de Chrétiens en Syrie, alors qu'elle et son mari veulent la chute du dictateur.

Ces tensions font mal au cœur à Nour, l'aînée de Fares et Maha. Cette adolescente de 14 ans a du mal à se faire à sa nouvelle vie à Paris. Sur son portable, elle écoute de la musique syrienne et tente de s'évader en regardant des photos de ses cousins ses amis restés là-bas. Sa petite sœur de 4 ans sa cadette est moins mélancolique, se réjouit de ses nouvelles copines, de sa rentrée en CM2. Dans un français sans accent, elle explique qu'elle ne sait plus bien écrire l'arabe, qu'elle trouve la France jolie, qu'elle veut rester ici, devenir docteur à Paris, et ne pas retourner vivre à Alep.

Son père, lui, ne parle plus de retour à Alep parce qu'il n'ose plus y croire.
Il déteste Bachar al-Assad mais, en tant que Chrétien, craint l'arrivée au pouvoir d'islamistes radicaux. Fares postule dans les hôpitaux, cliniques et cabinets parisiens pour trouver une place de rhumatologue. Maha, malgré ses diplômes cherche n'importe quel emploi : "Pourquoi pas serveuse ou cantinière ? ", se demande-t-elle.