Citoyens, médias, Etats : comment WikiLeaks a changé la donne ?

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A l'occasion de la sortie au cinéma du film "Le cinquième pouvoir" sur l'affaire WikiLeaks, France Info s'intéresse à ce site Internet à l'origine de la publication de centaines de milliers de documents classifiés sur la toile. Créé en 2006, WikiLeaks et son fondateur Julian Assange se sont fait connaître en 2010. En prônant la transparence, en rendant publics des documents qui n'avaient pas vocation à l'être, parfois en s'associant avec des médias traditionnels, qu'est-ce que ce site a changé pour les citoyens ? Pour les journalistes ? Pour les Etats ?

Y-a-t-il un avant et un après WikiLeaks ? En avril 2010, le monde entier découvre l'existence de ce site Internet, lancé par Julian Assange quatre ans plus tôt. Le leader charismatique aux cheveux blond platine a alors un objectif : permettre à des sources anonymes de divulguer des
informations sensibles. Sur l'armée
américaine en Irak, en Afghanistan, sur des banques, suisse ou islandaise, sur
le 11-Septembre, même sur l'affaire Dutroux, des centaines de milliers de documents confidentiels sont
publiés en ligne.

►►► CHRONOLOGIE |  Les révélations de WikiLeaks

Quels changements pour les citoyens ?

D'où proviennent ces documents ? De simples citoyens qui ont décidé de "lancer l'alerte", on les appelle "whistleblower" en anglais. "Je pense que WikiLeaks a démontré à
tous ceux qui par leur statut avaient accès à des informations qui permettaient
d'exposer des crimes, des mensonges, qu'ils avaient entre leurs mains ce pouvoir
: le pouvoir de faire éclater la justice
", estime Jérémie Zimmermann, co-fondateur
de la Quadrature du Net,
association de défense des libertés fondamentales sur Internet.

Ce proche de
Julian Assange est persuadé qu'aux quatre coins des administrations, des lanceurs d'alerte potentiels "rongent leur frein ". "WikiLeaks est cette démonstration qu'avec Internet,
une seule personne peut changer le monde
", ajoute-t-il. Et pour lui, Wikileaks a "ouvert la boîte de Pandore " des lanceurs d'alerte, dont Edward Snowden, qui a récemment révélé l'existence du système de surveillance américain Prism, n'est qu'un exemple de plus.

Pour beaucoup, en effet, Edward Snowden a été été inspiré par le site d'Assange. Sauf qu'il ne l'a pas utilisé pour révéler ses informations. Peut-être parce qu'il a appris des erreurs du précédent, en l'occurrence le soldat Manning, récemment condamné à 35 ans de prison ? Chaque lanceur d'alerte pourrait donc se perfectionner en observant le précédent ? "C'est dans la culture
hacker, dans la culture Internet, on ne réinvente jamais la roue, on s'inspire
de ce qui existe, comme on réutilise le code source d'un logiciel libre, comme
on remixe une vidéo de chat, on apprend internationalement, sans
frontière, les uns des autres
", confirme Jérémie Zimmermann de la Quadrature du Net.

Avant WikiLeaks, les hackers étaient considérés comme "des rigolos, des marginaux, des clowns" 

Mais comment ces lanceurs d'alerte ont-ils pu publier leurs informations ? Grâce au site WikiLeaks, donc grâce aux geeks derrière les écrans. Et pour Yves Eudes, grand reporter au Monde , c'est une des choses qu'a changée WikiLeaks : le regard sur les hackers. "Avant WikiLeaks, le grand public les
considérait un peu comme des rigolos, des marginaux, des clowns même parfois
", indique ce journaliste qui a participé à mettre en place la collaboration entre Le Monde et WikiLeaks en octobre 2010.

"D'un seul coup on s'est rendu compte qu'ils avaient un vrai pouvoir car ils
avaient deux choses très importantes : la vraie compétence technique qui leur
permettait d'utiliser Internet comme un pouvoir, et un vrai projet politique global de transparence
absolue, de démocratie participative, de libre partage des connaissances
", ajoute-t-il. 

Quels changements pour les journalistes ?

Le puissance révolutionnaire de l'Internet est devenue concrète, elle s'est même étalée en Une des journaux du monde entier. Notamment parce que WikiLeaks a travaillé avec les plus grands médias de la planète, afin de décrypter la foule de documents récupérés par le site. Ainsi c'est un des secteurs que l'affaire a grandement interrogé : le journalisme. 

Alors WikiLeaks a-t-il annoncé l'obsolescence des grands médias traditionnels puisque tout le monde pouvait consulter les informations dans les documents publiés sur le site ? "Au début Julian Assange voulait court-circuiter les grand médias, s'adresser directement à la population du monde ", indique Yves Eudes, du Monde . Sauf que face au peu d'intérêt suscité par ces documents bruts, le site s'est finalement rapproché de ces grands médias, pour rendre ses informations intelligibles, ne faisant ainsi que renforcer leur rôle.

Mais pour Pierre Alonso, journaliste indépendant qui travaillait chez Owni au moment où le site a collaboré avec WikiLeaks, cela a tout de même "changé fondamentalement la relation asymétrique entre le journaliste et le lecteur, car ce dernier avait aussi accès aux documents ". Depuis WikiLeaks, de nombreux sites fonctionnant sur le même principe ont d'ailleurs vu le jour sur la Toile, notamment celui lancé en France par Mediapart, FrenchLeaks.

Mais alors comment traiter autant d'informations, quand par exemple en octobre 2010, WikiLeaks publie 400.000 rapports d'incidents de la guerre en Irak ? "Pour utliser toutes ces données, il fallait trouver une autre façon de faire ", raconte Pierre Alonso. "Il a fallu développer des outils permettant de rendre compréhensibles ces données pour tout le monde ", d'où la création d'applications dédiées chez Owni (Spyfiles et War Logs). Des pratiques qui ont participé, ou tout du moins soutenu, le développement du datajournalisme, le journalisme de données.

"C'est la première fois qu'on voyait autant de journalistes de différentes nationalités travailler en même temps"

Et puis, pour Lucie Morillon, directrice de la recherche et des nouveaux médias à
Reporters sans frontières, WikiLeaks a permis l'avènement d'un journalisme international. "C'est la première fois qu'on
voyait autant de journalistes de différentes nationalités travailler en même
temps sous des contraintes de confidentialité aussi importantes, sur un sujet, pour le dévoiler en même temps
", raconte-t-elle. Depuis, Offshore Leaks, enquête planétaire sur les paradis fiscaux, a par exemple fonctionné selon le même principe. "Ce genre de collaboration a
pris une ampleur qui n'existait pas avant WikiLeaks
", indique la responsable de RSF.

Quels changements pour les administrations ?

Si les informations publiées par WikiLeaks émanaient des citoyens et étaient traduites par des journalistes, elles concernaient quand même au premier chef des Etats, des administrations, souvent la Défense ou les Affaires étrangères. En novembre 2010, WikiLeaks publiait notamment 250.000 câbles diplomatiques internes au département d'Etat américain, c'est-à-dire la correspondance échangée avec ses ambassades dans le monde.

Dès 2010, au moment des premières révélations de WikiLeaks, tous les Etats ont mis en place des "missions WikiLeaks", pour surveiller les révélations au jour le jour, et évaluer l'impact sur leurs intérêts. Au sein de l'Etat français, un travail interministériel a été mené. Si au Quai d'Orsay on explique que le système d'information diplomatique a toujours été "protégé et sûr ", WikiLeaks a tout de même révélé que "même dans l'administration américaine ", il pouvait exister des failles. Et des failles humaines.

Globalement cette affaire aura été pour l'administration une grosse prise de conscience, un révélateur de l'importance du numérique et de sa part de risque. "Prenons l'exemple d'un câble
diplomatiqaue oublié à l'arrière d'un taxi. A une époque un diplomate pouvait
se dire que personne ne comprendrait, aujourd'hui il sait que tous les internautes
sont prêts à chercher la traduction
", explique Nicolas Arpagian, directeur scientifique sur la sécurité numérique à l'Institut national des hautes
études de la sécurité et de la justice
 (INHESJ).

Alors comment se prémunir des fuites ? Une vraie réflexion a été menée sur le secret et sur la loyauté, au coeur des ministère français. "Qu'est-ce qui attache une personne à son organisation ? Il faut que chacun adhère au projet, il faut que chacun croit au projet du ministère ", indique une source diplomatique.

"La sécurité absolue, le risque zéro, n'existent pas" dit-on au Quai d'Orsay

Une réflexion sur la sécurité technique a également été lancée, alors que le soldat Manning avait été capable de faire fuiter des documents en les gravant sur un simple DVD siglé Lady Gaga. "On essaye de rendre difficile voire impossible, la
capture de données, la mise de données confidentielles sur un DVD ou sur un CD, pour éviter qu'un agent à l'intérieur du système
puisse capturer des correspondances
", explique Romain Nadal, porte-parole du ministère des Affaires étrangères. Même si il le reconnaît, "la sécurité absolue, le risque zéro, n'existent pas ".

Enfin, face à l'intérêt des citoyens pour les affaires diplomatiques et l'appétit de transparence qu'a révélés WikiLeaks, le ministrère des Affaires étrangères a également donné un coup d'accélérateur à sa présence en ligne. Le Quai d'Orsay peut se targuer aujourd'hui d'être "le premier compte de l'Etat ". "Toutes nos ambassades sont sur Facebook ", ajoute-t-on également. Pas sûr que depuis l'ambassade d'Equateur à Londres, où il est toujours réfugié, Julian Assange se satisfasse de cette conséquence qu'aura eu le lancement de son site.

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