Ouganda : vieux crocodile contre jeune chanteur, le duel de la présidentielle

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Les Ougandais élisent aujourd'hui leur président. Une élection en forme de duel inédit, entre deux candidats que tout oppose.

C'est le choc des générations. D'un côté, le président sortant : l'indéboulonnable Yoweri Museveni, 76 ans, dont 35 au pouvoir ,sans interruption. Ils ne sont plus très nombreux à prétendre à cette longévité (de l’Algérie au Zimbabwe, les hommes forts du continent ont en grande majorité quitté la scène).

Museveni, l’un des “poids lourds” d’Afrique de l'Est, brigue aujourd'hui son sixième mandat. Sur ses affiches de campagne il pose en souriant, tout en blanc, chemise à col haut et chapeau safari assorti. Ancien guerillero, il a d'abord endossé le costume de président moderne et raisonné, réussissant à stabiliser son pays avant de muer en dirigeant autoritaire au pouvoir quasi absolu, modifiant la constitution à sa guise pour se maintenir au pouvoir.

Allié historique des États-Unis dans leur lutte contre le terrorisme (les troupes ougandaises forment le gros de la force de l'Union africaine en Somalie, qui lutte contre les insurgés shebab, affiliés à Al-Qaïda), il a aussi envahi deux fois la RDC, où son armée est accusée de crimes de guerre.

Dreadlocks, Cadillac et femmes lascives

En face, son challenger, l'ex-star mondiale de raggamuffin Bobi Wine, 38 ans. Il n'y a pas si longtemps il portait des dreadlocks, tournait dans des clips avec Cadillac rutilante et femmes lascives, un joint au bord des lèvres. Bâtissant sa fortune à force de tournées dans les capitales européennes.

Mais la vedette arrogante s'est éveillée à la politique, elle s'est transformée en porte-drapeau du peuple, et ses chansons en manifeste contre le pouvoir et l'injustice sociale. À tel point que Bobi Wine n'a plus le droit de se produire en concert ; ses chansons ne peuvent pas non plus passer à la radio. Les autorités ont même interdit aux civils de porter le béret rouge des révolutionnaires, qu'il arbore chaque fois qu'il le peut.

Devenu l'opposant politique numéro un, il ne compte plus les fois où il est passé par la case prison. Sa dernière arrestation en novembre a provoqué des émeutes à travers le pays qui se sont soldées par 54 morts.

Depuis trois ans, Bobi Wine – de son vrai nom Robert Kyagulanyi – est député. Son slogan : "people power" (le pouvoir du peuple).

Les frustrations de la jeunesse

À vrai dire son programme n'est pas très étoffé. Il peut même se résumer en un seul mot : le changement. "Demander à quelqu’un qui est traité comme un esclave, quelles politiques il prône, c’est un peu comme demander à quelqu’un qui n’a pas mangé depuis une semaine s’il veut ses œufs frits ou brouillés", répondait-il l'an dernier à un journaliste du "Christian Science Monitor".

Bobi Wine porte toutes les aspirations et toutes les frustrations de la jeunesse ougandaise, celle qui n'a connu qu'un seul président, qui ne se voit aucune perspective dans ce pays enclavé de la région des Grands Lacs, et qui se demande comment se débarrasser du vieux crocodile qui les dirige. Il est jeune. Le pays l'est encore plus : dans l'ancien protectorat britannique, encore surnommé la "perle de l'Afrique", la moitié des habitants ont moins de 14 ans. Les plus de 65 ans représentent seulement 2% de la population (En France, c'est environ 20%).

La population a presque doublé depuis 20 ans et même si sur le papier les chiffres de la croissance sont bons (en 2019, avant la crise liée à l’épidémie de coronavirus, le PIB gagnait 6 %), l'économie a du mal à suivre. 
Le pays a beau être plus industrialisé qu’à l’époque où le président a pris le pouvoir, le taux de chômage reste élevé, la jeunesse cantonné à des emplois peu qualifiés - et la corruption n'arrange rien. Personnage charismatique qui séduit la jeunesse des villes, Bobi Wine espère avant tout transformer la colère de la jeunesse en mobilisation politique. A-t-il réellement l’étoffe d’un leader ? Son mouvement réussira-t-il à donner une nouvelle impulsion à la démocratie ? Il a peu de chances de le prouver, car l'issue du scrutin fait peu de doutes.

Un scrutin opaque

Les règles du jeu sont faussées : le scrutin d'aujourd'hui ne semble ni équitable, ni transparent.
Des observateurs américains se sont d'ailleurs vu refuser leur accréditation par le gouvernement qui a coupé tous les réseaux sociaux et services de messagerie, sur lesquels Bobi Wine et ses soutiens sont très présents.

À chaque élection, la capitale, Kampala, connait des manifestations et des violences. Cette fois-ci plus que d'habitude : arrestations d'opposants, tirs de gaz lacrymogènes et parfois de balles réelles sur leurs partisans pendant la campagne...

Mettant en avant les mesures de prévention contre le Covid-19, le régime a interdit de nombreux meetings de l'opposition, tandis que M. Museveni bénéficiait d'une large visibilité médiatique liée à son statut de président. Les partisans de Bobi Wine accepteront-ils leur défaite annoncée ?

Jeudi 14 janvier, le secrétariat général de l'ONU s'inquiétait "des violences et des tensions qui ont précédé le scrutin" appelant "tous les acteurs politiques et leurs soutiens à ne pas recourir aux discours haineux, aux intimidations et à la violence". Les résultats de l'élection seront connus 48 heures après la fermeture des bureaux de vote.

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