En Pologne, cinq jours de colère après l'interdiction de l'IVG

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Mercredi 28 octobre, une grève générale est annoncée et vendredi 30 octobre devrait se tenir une manifestation dans la capitale de femmes venues de tout le pays.

La colère a pris des proportions sans précédent en Pologne. Les rassemblements publics de plus de cinq personnes ont beau être interdits en raison de l'épidémie de coronavirus, depuis jeudi 22 octobre, chaque jour, à travers tout le pays, plusieurs dizaines de milliers de personnes défilent avec des pancartes et des slogans qui défendent le droit à l'IVG.

À Varsovie, ce lundi, des étudiants en médecine ont monté un barrage en centre-ville en voiture, à vélo, ou allongés sur la chaussée : la principale artère de la capitale s’est transformée en un immense embouteillage sur fond de klaxons. À Gdansk, à Katowice ou à Nowy Dwor Gdanski, à Biala Podlaska comme à Rybnik, on a aussi vu des chauffeurs de taxi, des agriculteurs et des mineurs qui n'avaient jamais manifesté descendre dans les rues.

Tous assurent qu'ils ne s'arrêteront que lorsque le Tribunal constitutionnel sera revenu sur sa décision de jeudi dernier (qui devait s'appliquer dans les prochains jours). L’opposition, très mobilisée, envisage elle de déposer une nouvelle loi au Parlement ou, à défaut, d’en passer par un référendum. Mercredi 28 octobre, on annonce une grève générale et vendredi 30 octobre, une manifestation dans la capitale de femmes venues de tout le pays.

La malformation du foetus n'est plus un critère pour avorter

En Pologne, l'accès à l'IVG est déjà l'un des plus restrictifs en Europe. Mais ce 22 octobre, les juges – alignés sur les positions du gouvernement ultraconservateur –ont décidé d'autoriser l'interruption volontaire de grossesse uniquement en cas de viol et de danger pour la santé de la femme.
La malformation du foetus, même "grave", même "irréversible" ne sera plus un critère. Même si l'enfant ne doit vivre que quelques jours ou rester lourdement handicapé. Avorter pour cette raison est une pratique "incompatible" avec la Constitution. Pratique que le président Duda avait lui-même qualifiée d'"eugénique". Or la malformation du foetus est à l'origine de 98% des demandes d'avortement. La décision du Tribunal revient donc à quasiment interdire son accès aux femmes polonaises. Ce qui va entraîner encore plus d'avortements clandestins ou pratiqués à l’étranger pour celles qui en ont les moyens.

L'avortement, obsession idéologique du PiS

Cette question de l'avortement est une obsession idéologique des ultraconservateurs – qui cherchent notamment à satisfaire les très influents évêques de l'Église catholique en échange de leur soutien électoral. Depuis son retour au pouvoir, en 2015, deux fois déjà le parti PiS (Droit et Justice), a tenté de durcir la loi en soutenant des initiatives présentées au parlement. Deux fois, en 2016, comme en 2018, il a du reculer devant l’ampleur des protestations.

Cette fois-ci, pour ne pas prendre lui-même cette décision très impopulaire, pour ne pas avoir à en assumer le coût politique, il a court-circuité la voie législative et renvoyé la question à des juges – qu’il avait lui-même nommés. Au Tribunal Constitutionnel seuls deux juges sur quinze se sont opposés à cette décision..
Mais la ficelle est un peu grosse. Dimanche 25 octobre d'ailleurs les manifestants sont allés manifester autant devant le siège du gouvernement que devant les églises. Perturbations pendant les offices, graffitis et peinture rouge déversée sur les parvis. Des actes jamais vus dans ce bastion catholique.

Mais aujourd'hui l’écrasante majorité de la population ne soutient pas ce changement. Dans un sondage de mars 2019 déjà, 58% des Polonais s’étaient prononcés pour un avortement sans restriction jusqu’à la 12e semaine de grossesse.

Eloignement des valeurs européennes

La Pologne, membre de l'union européenne depuis 2004, reste donc un pays où les femmes ne peuvent pas décider librement de leur corps. Un pays où le ministre de l’éducation peut dire en toute impunité que les femmes ont été créées uniquement "pour mettre des enfants au monde". Une régression sur les sujets de société qui touche aussi les droits des LGBT, autre cheval de bataille de la droite catholique : plusieurs municipalités ont même perdu leurs subventions européennes pour s’être déclarées "zones sans LGBT."

Pourtant, face à cet éloignement des valeurs européennes et à l'effritement toujours plus visible de l’État de droit, l'Union européenne semble bien démunie. La Commission a bien obtenu quelques condamnations devant la Cour de justice, mais la procédure de sanction politique (le fameux "article 7") lancée en 2017 est vouée à l'échec, faute d'unanimité. Les rapports rendus publics le 30 septembre sont particulièrement sévères mais assortis d’aucune sanction. Et la Pologne, avec la Hongrie, a réussi à obtenir que les versements liés au plan de relance européen de 750 milliards d’euros ne soit pas conditionnés au respect de l'État de droit.

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