Le monde d'Elodie. Joann Sfar : "Pendant le confinement, avec mon amoureuse, on a créé un enfant, un bébé de l’apocalypse"

Un roman sélectionné pour le Renaudot, une BD et un bébé : le créateur du Chat du rabbin et romancier n'est pas près d'oublier son confinement !  

Elodie Suigo : Joann Sfar, dessinateur, réalisateur, romancier, scénariste, chef de file de la nouvelle génération qui a renouvelé la bande dessinée dans les années 90. Papa, notamment, de la série culte Le chat du rabbin mais pas seulement, adapté en 2011 sous forme d’animation et récompensé par un César. Votre dernier ouvrage, Fashion Week, traite d’un fait divers célèbre, le vol des bijoux de la star de télé-réalité Kim Kardashian pendant la Fashion Week à Paris. Un album qui est sorti le 6 mars dernier, juste avant le grand confinement. Comment avez-vous vécu cette période ? 

Joann Sfar : Ces petits êtres qu’on aime tant, sûrement qu’ils sont sortis juste avant le confinement ! Moi j’ai sorti un roman chez Albin-Michel et cette bande dessinée à peu près au même moment. Bon, c’est la vie. Il y a pire comme situation… 

La bonne nouvelle, c’est que votre roman, Le dernier juif d’Europe, a été sélectionné pour le prix Renaudot 2020. Heureux ? 

Oui, quand on me fait l’amitié de dire que mes romans méritent aussi d’être lus, je suis bien content. 

Vous êtes très prolifique. Cette période vous a-t-elle donné encore plus envie de créer ? 

Là, pendant le confinement, avec mon amoureuse, on a surtout créé un enfant. Donc on a le bébé de l’apocalypse qui est né et on est resté confinés avec un nourrisson. Donc on a eu une expérience très étrange du confinement. C’est très bizarre. Je crois qu’il faudra un peu de temps pour que je raconte ce qu’on a vécu, parce que ce n’est pas encore très clair dans ma tête. Vous savez, il y a deux aspects dans ce que je suis. Le premier, c’est un citoyen comme les autres, donc, j’ai peur du virus, je ne veux pas être malade, je ne veux pas mourir. Et puis l’autre aspect, c’est le gars qui raconte des histoires. Et là, je suis obligé de dire que pour quelqu’un qui raconte des histoires, c’est passionnant ce qu’on vit ! Le 11 septembre, le terrorisme, l’incendie de Notre-Dame, le virus… Si on raconte des histoires, on a de la chance de vivre dans cette époque. Moi j’en reviens toujours à cette phrase qui m’accompagne depuis deux trois ans, je repère la terreur dans les yeux du monarque. On a pratiquement tous les mois l’occasion de voir le regard terrorisé de notre président de la République. Je n’aimerais pas être à sa place. Je ne fais pas partie des gens qui l’attaquent gratuitement. Je dis juste que quand je vois le président d’une grande nation avec la terreur dans le regard, ça ne m’aide pas à me lever le matin. Mais ça m’intéresse. On voit qu’il a peur du virus, qu’il a peur du terrorisme et qu’il a surtout peur de son peuple. Et ça, c’est assez inédit sous la Ve République. Et pour moi en tant que dramaturge, c’est intéressant de raconter cette période. Je prépare une bande dessinée qui sortira dans quelques mois sur Le roman de Renard, dans laquelle je mets en scène un roi qui est terrifié et qui veut couper la tête de Renard en lui disant Tu comprends, ce n’est pas contre toi mais il faut bien que je coupe la tête de quelqu’un. 

Ça vous a fait du bien, cette cohésion, cette solidarité entre les  Français, au niveau des soignants, le fait que les gens applaudissent à la fenêtre ? 

D’abord, j’adore les Français ! On est un peuple qui ne s’en sort pas trop mal, qui se critique beaucoup mais qui, en fait, s’en sort bien. Et ça m’a fait penser à une phrase formidable de Louis-Ferdinand Céline : dans Voyage au bout de la nuit, il y a un moment, ils ont des tripes partout, ils sont en train d’opérer quelqu’un et il y a un docteur qui dit à l’autre : mais vous, Docteur, est-ce que vous y croyez à la médecine ? On vit une situation extraordinaire parce qu’on est, a raison, corps et âme en affection pour nos soignants, dans la situation d’une maladie où, à ce jour, on n’a jamais réussi à soigner personne ! C’est-à-dire que les gens se soignent eux-mêmes ou meurent. Il n’y a pas de vaccin et ça durera peut-être toujours et j’aime bien cette situation absurde où on applaudit des docteurs pour le risque qu’ils prennent, parce qu’ils risquent leur vie comme dans une corrida mais on ne les applaudit pas parce qu’ils ont trouvé un remède et je trouve ça très intéressant. 

Avec une trentaine de confrères, vous avez créé la Ligue des auteurs professionnels. Vous demandez à ce que votre activité soit reconnue comme un vrai travail et non comme un hobby. Êtes-vous inquiet pour la littérature, pour la bande dessinée ? 

Ça, on ne peut pas encore en mesurer l’effet. Ce dont on peut parler, c’est le statut des auteurs, qu’il s’agisse de littérature ou de bandes dessinée ou de littérature jeunesse, ça n’avance pas. Moi, je suis très défaitiste, ça n’avancera pas. On a eu des soutiens verbaux de la part du gouvernement, mais ils sont dans une situation, où ça ne les intéresse pas assez. On n’est pas assez nombreux. Ce n’est pas assez intéressant pour eux ou alors, il faut faire discuter les affaires sociales et la culture et c’est toujours les affaires sociales qui gagnent. Mais il reste qu’aujourd’hui, on est une des rares corporations qui n’est pas aidée dans ce type de catastrophe, qui peine à faire reconnaître tout simplement sa spécificité, c’est-à-dire que les organismes qui s’occupent de nous ne savent même pas où nous foutre et je pense que tout le monde s’en fout. 

Quelles sont vos bonnes résolutions dans ce Nouveau Monde ? Dans Fashion Week, vous mettez en avant la condition féminine… 

Le fait d’avoir un enfant maintenant et d’avoir pas mal d’années derrière moi, car je m’approche de la cinquantaine, j’ai envie de raconter des histoires avec plusieurs générations de personnages, Des choses comme Cent ans de solitude ou des histoires comme ça. Je suis en train de faire le prochain Chat du rabbin et j’ai décidé que ça durerait 100 ans. Donc, ma petite résolution de raconteur d’histoires, c’est d’aller un peu plus loin que le destin d’un seul personnage et d’essayer d’avoir une vision d’ensemble. Ça, c’est la première résolution. Et la deuxième, c’est que je me documente sur l’Algérie pour Le chat du rabbin depuis une quinzaine d’années et là, j’ai décidé de plonger dans le Moyen Âge. Parce que tout dans notre époque me rappelle le Moyen Âge. Depuis les épidémies jusqu’aux colères populaires, jusqu’au bûcher et je découvre, parce que je ne la connaissais pas, la Provence du Moyen Âge, où on retrouve tout ce que j’aime c’est-à-dire des kabbalistes juifs, des sorcières, des animaux qui parlent… Donc je vais beaucoup écrire sur le Moyen Âge et j’ai l’impression que c’est de circonstance. 

Fashion Week est donc disponible ainsi que votre roman, Le dernier juif d’Europe, édité chez Albin Michel, un roman qui est en lice pour le prix Renaudot, on va suivre ça avec beaucoup d’intérêt et puis bientôt Le chat du rabbin, qui va donc durer 100 ans, donc on a du temps devant nous… Merci Joann Sfar ! 

C’est moi qui vous remercie !

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