Didier Fassin souligne une évolution de la police, de "relativement bienveillante" à "extrêmement agressive et stigmatisante"

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Tous les jours, une personnalité s'invite dans le monde d'Élodie Suigo. Aujourd'hui, l’invité est l’anthropologue, sociologue et médecin Didier Fassin : "La force de l’ordre" paru en 2011 aux éditions du Seuil paraît en bande dessinée en collaboration avec Frédéric Debomy et le dessinateur Jake Reynal aux éditions Delcourt. 

Professeur en sciences sociales à Princeton aux États-Unis et à l’Institut des Hautes Études en sciences sociales en France, Didier Fassin publie en 2011 La force de l’ordre aux éditions du Seuil, une enquête ethnographique de 15 mois passés dans une Brigade Anti-Criminalité (BAC) en banlieue parisienne qui s'avère particulièrement actuelle au vu des récentes violences policières dont le tabassage d'un producteur par quatre policiers.

Son ouvrage vient d'être adapté en bande dessinée chez Delcourt et il explique au micro d’Élodie Suigo qu’il a souhaité garder le même titre pour une double raison : "d’abord trouver un autre public qui, peut-être, n’est pas amené à lire un livre plus important, sans images, par exemple des gens plus jeunes" ; "puis aussi explorer une forme qui est très peu utilisée en sciences sociales et qui permet de réfléchir à comment est-ce qu’on traduit en images quelque chose qui au départ relève de scènes qui sont racontées."

Violence policière normalisée

Dans son ouvrage, il part d’un fait banal, un contrôle de police de trois adolescents parmi lesquels son fils. Un contrôle sans conséquences contrairement à un drame qui s’est déroulé à Clichy-sous-Bois en 2005. Celui de Zyed et Bouna, électrocutés dans un transformateurs EDF alors qu’ils tentaient d’échapper à un contrôle policier. Ce qui lie ces deux évènements, selon le sociologue, ce sont les contrôles qui revêtent une normalité tacite alors qu’en fait, dans le cas de Zyed et Bouna, Didier Fassin explique que ce sont des jeunes qui ont eu tellement peur qu'ils se sont enfuis alors qu’ils n’avaient rien à se reprocher.

Il y a une banalité des contrôles qui sont orientés presqu’à l’aveugle sur des jeunes de ces quartiers qui sont très souvent d’origine immigrée et au fond, il s’en faut de très peu pour que les choses basculent.

Didier Fassin

à franceinfo

La force de l’ordre en bande dessinée donne à voir une violence policière au quotidien dans les cités, faite de contrôles au faciès, d’injures racistes, d’accusations sans fondement, de mensonges des policiers pour couvrir leurs abus de pouvoir et l’auteur précise sa pensée : "Ce qui me semble important de comprendre, et j’espère qu’on a réussi à le rendre, c’est qu’à côté des violences que l’on a vues ces dernières années autour des manifestations, il y a des violences beaucoup plus sourdes, invisibles, quotidiennes qui surviennent dans les banlieues, où l’on voit des policiers qui, faute d’avoir des cas véritablement de délinquance, sont amenés, souvent pour faire du chiffre, à faire des contrôles qui peuvent ensuite mal se passer notamment dans le cadre de bousculades de la part des policiers voire d’insultes. Effectivement, c’est le quotidien à la fois des policiers et bien sûr de ces habitants des quartiers populaires dont j’ai voulu rendre compte".

En tournant les pages de cette bande dessinée, on découvre un état des lieux qui est extrêmement négatif, sombre. Les policiers seraient-ils tous pourris ? Didier Fassin réagit : "Certainement pas tous pourris, je donne des exemples de policiers qui, par exemple, ne veulent pas rentrer dans la BAC parce qu’ils la trouve trop violente" . D’autres veulent en partir parce qu’ils la jugent trop raciste, poursuit-il. Il évoque également des hauts gradés et des gardiens de la paix qui souhaitent vraiment du changement.

Avoir une "police démocratique"

Didier Fassin n’est pas un simple observateur, il a lui-même grandi dans une cité HLM et il fait un constat : "J’ai pu voir l’évolution entre la police qui était relativement bienveillante sur ces quartiers populaires à une police qui est devenue extrêmement agressive et stigmatisante à leur égard". Didier Fassin parle d'une évolution qui remonte au moins à trois, quatre décennies, une histoire entre la France et ses anciennes colonies. Alors à la question, que faire pour faire cesser cette guerre larvée, il préconise en plus d'une détermination politique, une police "qui respecte son code de déontologie et qui se pense elle-même comme devant rendre un service républicain à la société dans son ensemble et non pas simplement à la majorité, disons, de cette société".

Didier Fassin espère qu’un jour un gouvernement aura "le courage d’aborder avec les policiers, ces questions d’une police qui soit au service de la population, ce qu’elle n’est pas. Elle est au service non seulement de l’État mais aussi du ministère de l’Intérieur et donc il serait très important de commencer à avoir une police démocratique". Finalement ce qui se passe dans ces quartiers nous concerne tous, rappelle Didier Fassin qui estime qu'il est temps que chaque citoyen prenne sa part de responsabilités. "Je crois que l’évolution sécuritaire que nous avons connu depuis plusieurs décennies montre que nous sommes dans un recul de la démocratie et je crois qu’il serait important que les citoyens s’emparent de ce recul de la démocratie pour redemander leurs droits, leur liberté", conclut l'anthrolopogue.

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