"Bastards", d'Ayerdhal

Ayerdhal est l'un des plus grands auteurs français de science-fiction. Auteur de plus de 20 romans, il a été récompensé, à deux reprises, par le Grand Prix de l'Imaginaire et il a reçu un prix pour l'ensemble de son œuvre.

Dans son nouveau roman, Bastards , Ayerdhal, cet écrivain exigeant et talentueux met en scène de célèbres auteurs américains et irlandais comme Jerome Charyn, Norman Spinrad ou Colum McCann, face à des femmes fatales, sensuelles et violentes. Un thriller surprenant mené de main de maître.

*Bastards* d'Ayerdhal est publié aux éditions Au Diable Vauvert (521 p., 20€) – Note : ***

Extrait

"Bien qu'elles se diluent dans notre amnésie collective, les personnes âgées n'ont pas toujours été des personnes âgées. Avant que la succession des ans ne les courbe, les plisse, les fripe, les ralentisse, avant que le fil des saisons ne leur entaille les chairs, le souffle et la mémoire, avant qu'elles ne soient plus aux yeux du monde que des vieillards friables à demi transparents, elles ont traversé des âges que beaucoup d'entre nous ne connaîtront pas, construit des existences que nous sommes incapables de soupçonner, riches d'expériences dont nous ne savons rien. Qui peut dire de quoi s'est constituée la vie de cette vieille qui escalade littéralement la bouche de métro, une jambe hésitante après l'autre, une main tout en os crochetée à la rampe au bout d'un bras qui peine à la tracter, l'autre qui serre les anses d'un cabas passées à une épaule qu'on devine décharnée ? Qui peut dire de quoi cette vie se constitue encore ? Qui peut même donner un âge à ses rides, au bleu vitreux de son regard presque opaque, aux pommettes qui saillent sous la peau trop fine de son visage jauni, à ses lèvres qui ne forment plus qu'un trait mal soudé ? Plus de 80 ans, c'est sûr, mais combien d'années avant ou après le siècle ? Qu'importe. Si sa longévité et son histoire sont indéfinissables, sa situation sociale et son pendant pécuniaire le sont moins. Pour qui s'intéresserait aux détails, pour qui s'efforcerait de les décrypter, elle est aussi loin de la richesse que de la misère. Ses chaussures, son manteau, le cabas qu'elle presse contre elles ne sont ni onéreux ni neufs, seulement de bonne facture et peu sinon pas élimés. Ses cheveux sont entretenus par un coiffeur, ses ongles vernis, son visage discrètement poudré, son maintien plutôt droit, et la chaîne très fine qui orne son cou retient probablement une petite croix plaquée or. Elle vieillit pensionnée, avec peut-être la réversion d'un lointain défunt que doivent engloutir les chats qui peuplent une maison de ce Queens qu'elle n'a plus quitté depuis son veuvage. Du Queens ou d'ailleurs. Qu'importe une fois de plus. Elle est là qui atteint enfin le sommet de l'escalier, qui décrispe sa main sur la rampe et la glisse dans la poche de son manteau, rajuste le cabas contre son flanc, redresse les épaules comme pour aider l'air à pénétrer ses poumons, se lance à petits pas sur le trottoir, la tête haute, le regard braqué vers un horizon qui ne doit pas excéder quelques mètres. Les ombres s'atténuent, les perspectives s'estompent, le quartier grisonne doucement entre chien et loup. Ce n'est pas précisément l'heure des braves. Ils sont trois, assis sur un perron, qui la repèrent à la sortie du métro. Trois à se demander ce que contient le cabas, où se cache le porte-monnaie, si une poche du manteau ne recèlerait pas une carte de crédit, combien vaut ce que retient le collier. Trois à s'entreregarder sans s'interroger vraiment, à la laisser s'éloigner un peu, à hausser les épaules avec une moue dubitative, à évaluer la rue presque déserte, à se lever finalement. Qui ne risque rien n'a rien, et ils ne risquent rien. Plusieurs fois, ils doivent s'arrêter pour ne pas la rattraper trop vite. Plus loin, il y a une allée entre deux bâtiments, avec son lot de poubelles et d'escaliers de secours. La nuit, on y trouve souvent un camé, un poivrot ou un SDF. Au matin, parfois, les éboueurs y découvrent un cadavre, dans son vomi ou dans la pelure qui ne l'a pas protégé du gel. C'est rare, mais cela arrive. Au crépuscule, c'est tellement tranquille qu'on peut y pousser une vieille, la rouer de coups et prendre le temps de la dépouiller sans qu'une seule fenêtre s'ouvre. (...) "

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