Les Français ont un rapport étrange avec l’argent

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Après les révélations des Panama Papers, les services de Bercy sont submergés de demandes de régularisation fiscale. Qu’est-ce que cette affaire dit des rapports que les Français entretiennent avec l’argent.

 Le grand déballage des  "Panama papers" a mis à nu la double réalité vertigineuse de ce début de siècle : les riches d’antan ont prospéré, ils sont devenus ultra-riches, plusieurs zéros se sont ajoutés à leurs revenus et patrimoines, désormais sans limite; dans le même temps et au même rythme, leur propension à s’échapper de la société s’est décuplée : ces paradis fiscaux, ces montages off shore, ces imbrications sophistiquées de  "sociétés écrans" racontent d’abord l’histoire d’un puissant mouvement de sécession, la sécession des ultra-riches. Ils sont comme installés en apesanteur au dessus des pays qui les ont fait rois, et se meuvent avec aisance dans les dédales de la mondialisation. C’est d’abord un phénomène mondial, mais il n’épargne pas la France, même s’il est d’ampleur beaucoup plus modeste chez nous.

Ces révélations ont mis au jour une autre réalité : la sociologie des plus fortunés s’est  transformée. Aux figures classiques des capitaines d’industrie, se sont ajoutées des sportifs, des avocats, des traders, des artistes, des médecins, autant de profils nouveaux. Dans le millier de noms français figurant dans les documents du cabinet panaméen Mossack Fonseca figurent ainsi des grands parents soucieux de doter en toute discrétion leurs héritiers, ou même l’une des parties de couples en instance de divorce…

Faut-il en conclure que les rapports des Français à l’argent sont toujours aussi complexes et tabous ?

Oui, c’est ce qu’explique le philosophe Pascal Bruckner, dans un livre sorti cette semaine sur la Sagesse de l'argent, et qui tombe à pic. L’argent ou plutôt notre rapport à l’argent, dit tout de nous et de notre intimité, analyse Bruckner. Et il retourne le projecteur pour éclairer nos représentations collectives. Et ceux qui croyaient les Français, sinon réconciliés, du moins apaisés dans leur relation à l’argent, se trompent lourdement, selon Bruckner. Le tabou reste intact.  "Une sorte de catholicisme fantôme continue d’imprégner le rapport des Français avec l’argent, ils le vénèrent comme les autres peuples, mais sur le mode du déni", affirme le philosophe. Et cette diabolisation de l’argent irait de pair avec  "une passion honteuse" si ce n’est avec une fascination coupable comme le montre les multiples affaires de corruption ou d’évasions fiscales. 

Est-ce ce rapport un peu trouble à l’argent a des répercussion sur notre économie ?

Oui, et c’est qu’affirme encore Pascal Bruckner : Entre culpabilité et fascination, les Français développent une sorte de schizophrénie qui handicape notre économie : méfiants à l’égard de l’argent, comme à l’égard du marché, de la libre entreprise, les Français voudraient bénéficier de tous les avantages d’une économie capitaliste développée sans compromission avec le capitalisme, ou pire dans notre culture nationale, avec le libéralisme. Et le philosophe de conclure sur un appel à la sagesse : "L’argent est à tout âge l’instrument de la liberté, mais la sagesse, dit-il, consiste à le désacraliser, à ne pas l’aimer ou le détester plus que de raison". Cet adage ne s’adresse pas seulement aux évadés, pris dans la main dans le sac des Panama papers , il concerne en fait chacun d’entre nous. Et Bruckner de conclure sur une très belle formule :  "L’argent est une promesse qui cherche une sagesse". Je vous laisse méditer.