Le décryptage éco. Nicolas Sarkozy intègre le conseil d'administration du groupe AccorHotels et cela pose des questions

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L'ancien président de la République, Nicolas Sarkozy va devenir membre du conseil d'administration du groupe hôtelier AccorHotels. Une situation inédite pour un ancien.

Nicolas Sarkozy rejoint le conseil d’administration du grand hôtelier français, le groupe AccorHotels. En France, c’est un choix de reconversion sans précédent. En ce sens, on peut tout à faire dire que l’ancien président de la République aura réussi à incarner une forme de rupture politique et culturelle, jusqu’à la manière dont il quitte la vie politique après 34 ans de service.

Mais regardons d’abord les faits : d’abord, c’est un vrai job dans l’une des plus belles entreprises françaises, connues dans le monde entier. Nicolas Sarkozy rentre au conseil d’administration : c’est à dire qu’il aura une responsabilité très opérationnelle. Il va participer à toutes les décisions et les grands choix stratégiques de l’entreprise. Un conseil d’administration est beaucoup plus opérationnel qu’un conseil de surveillance, où les membres valident plutôt après coup la stratégie. Au conseil d’administration, vous êtes beaucoup plus dans le cœur de l’entreprise.

Un rôle dans la "stratégie internationale" d'un groupe mondialisé

La direction d’AccorHotels a annoncé mardi 21 février que Nicolas Sarkozy aura une responsabilité supplémentaire : il présidera un comité de "stratégie internationale" dont on imagine aisément qu’il orientera la localisation, la géographie d’un groupe hôtelier déjà présent dans près une centaine de pays dans le monde.

AccorHotels est une entreprise absolument passionnante, parce qu’elle est au cœur d’une des grandes transformations qui bouleversent l’économie aujourd’hui. AccorHotels, c’est une vingtaine de marques très connues, comme Sofitel, Pullman, Novotel, Mercure, Ibis, mais aussi dans le luxe, Raffles, Faimont ou Swissôtel .

AccorHotels est un groupe privé qui a été fondé à la fin des années 60, qui appartient à deux sociétés d’investissements. C'est un groupe côté, qui vaut plus de neuf milliards en bourse. Surtout, c’est un groupe complètement challengé par l’économie numérique, par le développement fulgurant des plateformes et des usages de locations entre particuliers, qu’incarne aujourd’hui, une entreprise comme Airbnb. AccorHotels est donc un groupe au cœur des mutations de l’économie.

Un passage au privé qui n'est pas dans les usages

Un ancien président de la République se reconvertit dans le privé, c'est une première ! Si c’est un choix qui ne pose pas de problème en terme de droit, c’est un choix qui ne lui est pas interdit légalement, en droit. Mais c’est un choix totalement inédit dans notre culture politique contemporaine. Notre constitution met en principe à l’abri du besoin les anciens présidents, en les rendant membres de droit du Conseil constitutionnel. Le choix de Nicolas Sarkozy pose donc de multiples questions. D’abord, remarquons que tout le monde n’a pas la même culture en la matière. Les allers-retours entre le public et le privé sont par exemple beaucoup plus courants dans les pays de culture anglo-saxonne. Et les usages sont donc différents.

En Grand-Bretagne par exemple, Tony Blair a monté sa propre entreprise et il conseille des grands groupes privés, notamment dans le secteur de la finance. Aux Etats-Unis, les anciens présidents ont plutôt coutume de créer leurs propres fondations et d’y mener des actions à caractère philanthropique.

Mais il y a eu deux cas qui ont suscité de vives émotions, et même fait scandale en Europe : en Allemagne d’abord, quand l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder a choisi de conseiller l’entreprise russe Gazprom, puis de présider le conseil de surveillance d’un consortium germano-russe chargé de construire un immense gazoduc. De même, plus récemment, quand l’ancien président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, avait intégré la direction de la banque Goldman Sachs. Cela avait choqué, mais le comité d’éthique de la Commission européenne avait finalement donné son feu vert.

Un doute sur l'expertise réelle de l'ancien président

Un soupçon règne sur ce dossier. Nous avons interrogé des spécialistes des questions de gouvernance d’entreprise, des règles de fonctionnement et d’éthiques de la gouvernance. Même avec une certaine prudence, ils ne sont pas à l’aise avec le choix du groupe AccorHotels d’enrôler au sein du conseil d’administration l’ancien président Sarkozy. La légitimité d’un administrateur, c’est en général son expertise financière, technologique, managériale, juridique. Et là, ils ne font pas appel à un simple ancien élu, mais à un ancien président de la République, dont on imagine qu’il est d’abord là pour son carnet d’adresses acquis pendant son mandat.

Encore une fois, ce n’est pas attaquable en tant que tel, mais cela risque de jeter parfois un doute, une ombre, pour ne pas dire un soupçon sur, par exemple, la manière dont le groupe pourrait remporter tel ou tel appel d’offres, tel ou tel contrat, telle ou telle localisation qui dépendrait d’une décision publique, politique dans un pays étranger. En tout cas, ajoutent ces spécialistes, cela va faire aussi réfléchir nos juristes et constitutionnalistes. Ce n’est pas du tout ce qu’avait prévu les fondateurs de la Ve République et le général De Gaulle.