Chine, Russie, Turquie : la diplomatie des sanctions est-elle efficace ou contre-productive ?

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Dans le club des correspondants, franceinfo passe les frontières pour voir ce qui se passe ailleurs dans le monde. Direction la Chine, la Russie et la Turquie, à l'heure des sanctions diplomatiques et de leurs effets, concrets ou symboliques.

Les dirigeants de l’Union européenne se réunissent en sommet jeudi 25 mars et vendredi 26 mars à Bruxelles avec un ordre du jour conséquent. Ils doivent notamment discuter de leurs tensions avec la Turquie, après avoir adopté des sanctions individuelles dans le but de dénoncer les activités d’Ankara en Méditerranée orientale. Ces sanctions, symboliques, sont-elles utiles ? La Russie, par exemple assure que les sanctions occidentales ont dynamisé l’économie du pays, quand en Chine, qui a déclaré certaines personnalités persona non grata sur son territoire, ces sanctions individuelles ne semblent pas entâcher son accord d'investissement conclu avec l'Europe.

En Turquie, la crainte des sanctions pousse Erdogan à arrondir les angles

En Turquie, la crainte de sanctions a probablement poussé le président Recep Tayyip Erdogan à arrondir les angles : en l'espace de quelques semaines, le président turc a ramené au port le navire de recherche d’hydrocarbures qui avait créé tellement de tensions avec la Grèce, pour reprendre avec son voisin des discussions bilatérales interrompues cinq ans plus tôt. Et baissé le ton à l’égard de certains dirigeants européens – à commencer par Emmanuel Macron. À un moment où l’économie turque est extrêmement fragile en raison, principalement, de facteurs internes (on l’a encore vu cette semaine avec la chute du cours de la livre), Recep Tayyip Erdogan est enclin à donner une image plus apaisée et prévisible de son pays, au moins dans ses relations internationales.

Ce changement d’attitude tient aussi à l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, dont le président turc devine qu’il sera beaucoup moins conciliant que son prédécesseur Donald Trump.rapport du chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, sera discuté à Bruxelles jeudi et vendredi prévoit des représailles si la Turquie reprend ses actions unilatérales ou ses provocations.

À Ankara, c'est peu dire que ce genre de discours est accueilli avec froideur. Ce n’est pas une surprise : avec Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir depuis 18 ans et qui sent bien que les prochaines élections, en 2023, seront les plus risquées de sa carrière, le langage des sanctions est à double tranchant. Il est utile pour mobiliser sa base électorale et valider, en quelque sorte, son discours permanent sur l’Occident qui chercherait à affaiblir la Turquie, y compris économiquement. Le président estime peut-être même que des sanctions légères – comme les sanctions de décembre – peuvent jouer en sa faveur puisqu’elles ont peu d’impact économique tout en alimentant ce discours. Toutefois, Recep Tayyip Erdogan n’a aucune envie d’essuyer une salve de sanctions lourdes, qui toucheraient des secteurs importants de l'économie turque comme le tourisme. Ce genre de sanctions le feraient sans doute reculer, mais encore faudrait-il que les Européens le décident à l’unanimité. Tayyip Erdogan fait le pari que cela n’arrivera pas.

La Russie assure que les sanctions ont dopé son économie

En Russie, on assure officiellement que les sanctions occidentales ont dynamisé l’économie du pays. Mais la réalité est tout autre avec l’adoption de sanctions financières individuelles. Interrogé à propos de l’impact des sanctions occidentales sur l’économie russe, Vladimir Poutine a l’habitude de répondre que grâce à ses mesures "inamicales de la part de certains partenaires", comme il les appelle, des secteurs entiers d’activités locales, comme l’agro-alimentaire et l’armement, auraient développé de nouvelles ressources. Avant d’ajouter que les contre-sanctions russes font davantage de dégâts. La réalité sur la récession ces dernières années vient du fait qu’elle est surtout le résultat des fluctuations du cours du pétrole, dont l’influence est bien plus grande sur le quotidien ici que les sanctions occidentales. Parfois d’ailleurs contournées, quand de grandes compagnies étrangères, limitées par les sanctions dans leurs financements sur place, trouvent le cas échéant, des ressources chez le voisin chinois.

>>> Ce que rappeler un ambassadeur veut dire : nos explications

Les nouvelles sanctions financières individuelles sont-elles plus efficaces ? En ce qui concerne le gel des avoirs de personnalités russes au pouvoir ou proches du pouvoir, et qui ont pris part à des décisions dénoncées par les Occidentaux, comme évidemment l’arrestation et la condamnation d’Alexei Navalny, il est indéniable que de telles sanctions sont perçues beaucoup plus négativement par ceux qu’elles atteignent. À condition toutefois que les intéressés n’aient pas pris soin auparavant de rapatrier tout ou partie des avoirs en question. Quand à l’interdiction de voyager, son efficacité est tout de même très atténuée par la situation sanitaire actuelle.

Il reste un dernier stade de sanctions individuelles, qui n’a pas été franchi aujourd’hui côté occidental, mais qui est réclamé par les opposants au Kremlin, et qui concerne les sanctions financières contre les promoteurs du régime, en l’occurrence les oligarques. Une option à hauts risques, dans la mesure où les intéressés ont souvent aussi investi à l’extérieur de la Russie...

En Chine, les sanctions n'ont pas d'effet visible

Les sanctions prises lundi par l'Union européenne contre la Chine pour protester contre la répression des Ouïghours dans le nord-ouest de la Chine sont elles efficaces, n’ont pas de réels effets visibles constatés sur la politique de la Chine à l'égard du Xinjiang. L'Union européenne maintient de son côté la pression, en convoquant les ambassadeurs chinois au fur et à mesure dans les capitales des 27. La crise diplomatique est sérieuse, mais on peut relever qu’il n'y a pas de sanctions économiques prises par les deux blocs.

"Les sanctions visent des individus et des entités de recherches et elles n'ont pas d'influence négatives sur l'accord d'investissement Chine-Europe, explique ainsi Wang Yiwei, directeur des études européennes à l'Université du peuple, à Pékin. Mais il y aura des conséquences pour les personnes concernées. Celles qui travaillent dans des centres de recherche ne pourront plus entrer en Chine et avoir accès aux informations. Par exemple, M. Bütikofer est membre des Verts. Il a besoin de la Chine pour la coopération dans les voitures électriques et les nouvelles énergies, mais il ne peut plus entrer en Chine." S’il n'y a pas de sanctions économiques, on voit des appels au boycott de firmes européennes et américaines en Chine, comme H&M ou Nike.

Des ambassadeurs de la marque Nike très connus, comme l'acteur Wang Yibo, ont rompu leur lien. Les produits d’H&M ont été retirés des grandes platesformes de vente en ligne et leur localisation a disparu des applications sur les téléphones portables. "Je soutiens le coton du Xinjiang", écrit jeudi Le Quotidien du peuple, journal du Parti communiste : la déclaration a fait plus plus de deux milliards de vues sur Weibo, le Twitter chinois. La liste des appels au boycott s’allonge, avec Adidas, Converse, Burberry. On verra ce que feront les consommateurs chinois, qui raffolent des grandes marques occidentales.

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