Au Pakistan, au Maroc et en Inde, l'appel au boycott des produits français inégalement suivi

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Dans le Club des correspondants, franceinfo passe les frontières pour voir tout ce qui se fait ou se passe ailleurs dans le monde. Ce mardi, direction le Pakistan, le Maroc et l'Inde, où les populations ne réagissent pas de la même façon à l'appel au boycott des produits français.

Plusieurs pays du Moyen-Orient appellent, depuis vendredi 23 octobre, au boycott des produits français, après le discours d'Emmanuel Macron lors de l'hommage national à Samuel Paty, dans lequel il défend le droit de caricaturer, notamment les religions. Ces propos ont provoqué plus ou moins de réactions dans les pays où la communauté musulmane est importante, mais tous ne condamnent pas le président français.

Au Pakistan, des manifestants en colère contre le président français

Le Premier ministre pakistanais Imran Khan a accusé le président français de s’attaquer à l’islam. Plusieurs personnalités politiques pakistanaises ont également critiqué les propos du chef de l’État français. L’ambassadeur de France au Pakistan a été convoqué hier par le ministère des Affaires étrangères à Islamabad. Un appel au boycott des produits français a été lancé, quelques manifestations ont eu lieu.

Plusieurs dizaines de personnes se sont rassemblées lundi 26 octobre dans plusieurs grandes villes du pays. À Lahore, dans l'est pakistanais, les manifestants brandissaient des pancartes, un cœur rouge dessiné au centre et sur lesquelles étaient écrit en anglais et en ourdou "J’aime le prophète Mahomet, que la paix soit sur lui".  Ils ont aussi brandi une banderole aux couleurs du drapeau français, avec le portrait du président Macron barré d’une croix rouge, qu’ils ont aspergé d’alcool à brûler avant de l’enflammer. Les manifestants ont appelé au boycott des produits français. Des appels relayés sur les réseaux sociaux par plusieurs internautes et des chefs religieux. Des personnalités religieuses conservatrices ont appelé à manifester vendredi 30 octobre prochain. 

Les partis religieux pakistanais ont un vrai pouvoir de mobilisation de la rue. Lors de la publication de caricatures la toute première fois, en 2015, des manifestations monstres avaient eu lieu au Pakistan, où le blasphème est une question très sensible. De simples allégations peuvent entraîner au meurtre. Pourtant, selon Mosharraf Zaidi, chercheur au sein du groupe de réflexion Tabadlab, la colère retombera rapidement pour de nombreuses raisons : "Le Pakistan est un pays de 220 millions de personnes, dont la majorité est pauvre, explique Mosharraf Zaidi. L’inflation est rampante. Il y a beaucoup de tensions politiques dans le pays. Aujourd’hui, une école religieuse a été attaquée par des terroristes."

La société pakistanaise doit faire face à de nombreux défis bien plus urgents que le débat sur les valeurs séculaires en France, ou que le débat sur l’islamophobie.

Mosharraf Zaidi, chercheur


Il y aura peut-être un boycott de produits français, selon le chercheur, mais celui-ci ne concerne que les classes aisées, qui ont accès aux produits importés de France. 

Au Maroc, des paroles mais pas d'actes dans les supermarchés

Dans le monde arabe, les réactions sont diverses. Au Maghreb par exemple, certains titres de presse parlent de "propos anti-islam" du président Macron.
Le Premier ministre marocain évoque, lui, une "offense injurieuse à l’islam et aux deux milliards de musulmans". Les passants parlent du boycott des produits français en lui-même, le sujet est très présent sur les réseaux sociaux. Mais il est peu, voire pas du tout suivi dans les faits. Les déclarations du Premier ministre Saad-Eddine El Othmani, qui n’appellent pas au boycott, mais parlent de "provocation injurieuse", n'ont pas soulevé les masses. Dans les commerces, à commencer par l’épicier de quartier, les gens continuent leur vie normalement.

Dans les grandes enseignes, pas de rayonnages vidés des produits Bel ou Danone. La vie suit son cours dans les supermarchés du groupe marocain Marjane, idem dans les rayons du groupe français Carrefour. Pas d’épuration non plus des produits français chez les supermarchés BIM, premier groupe de distribution turc, qui compte 500 enseignes au Maroc sur ses 8 350 magasins. Et ce n’est pas un hasard si BIM a fait du Maroc son premier partenaire en quatre ans. La proximité entre les deux partis islamistes "justice et développement", le turc et le marocain, aide au rapprochement. Ce qui pourrait expliquer les propos du Premier ministre marocain, sévère envers la France.

Les Indiens, fervents soutiens d'Emmanuel Macron

En Inde, pays qui compte la troisième plus importante population musulmane du monde, on assiste à l’inverse à un mouvement de soutien à la France, de la part des hindous comme des musulmans.

Un groupe d’intellectuels, les "Musulmans indiens pour une démocratie laïque",  condamne fermement et sans réserve l’assassinat de Samuel Paty et soutient complètement la position de la France. "Les caricatures de Charlie Hebdo doivent être considérées dans un contexte européen, qui satirise depuis longtemps les traditions religieuses, et particulièrement celles chrétiennes, écrit l'association dans un communiqué. Et comme l’islam est devenu une religion européenne, dit-il, il faut accepter qu’elle soit moquée selon les mêmes critères." Les musulmans indiens sont assez étonnés, voire choqués, ces dernières années par ces caricatures du prophète Mahomet, mais les radicaux se sont rarement élevés pour condamner la France ou Charlie Hebdo à cause de leur publication. Cette association d’intellectuels musulmans va plus loin : elle réclame que toutes les lois qui punissent le blasphème soient abolies - alors qu’elles sont pourtant très répandues dans les pays islamiques.  

La majorité des Indiens sont hindous, et eux aussi expriment un soutien encore plus fort, particulièrement sur Twitter, où un hashtag est devenu particulièrement populaire : "#WeStandWithFrance", "nous soutenons la France". Là, les messages deviennent rapidement islamophobes, de la part des hindouistes qui rappellent que l’Inde a aussi beaucoup souffert du terrorisme islamiste, et concluent, avec un raccourci facile, que tous les terroristes sont musulmans. "Interdisez le Coran et l’islam", vont jusqu’à dire certains internautes, dans leur soutien à Emmanuel Macron. Une image du président français a même été retouchée, pour placer son visage sur le corps d’un dirigeant extrémiste hindou bien connu, avec une marque rouge sur le front, afin d'en faire un fervent militant hindouiste engagé dans le combat contre l’influence musulmane en Inde.  


 

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