Contestations d'enseignement : "Nous sommes confrontés à une remise en question de la parole du professeur par rapport aux réseaux sociaux"

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Après l’assassinat d’un des leurs, les professeurs d’histoire-géographie confient leur désarroi face aux réactions de certains de leurs élèves sur des parties jugées sensibles du programme.

Le drame de vendredi 16 octobre provoque un émoi particulier parmi les professeurs d'histoire-géographie car c’est l’un des leurs, Samuel Paty, qui a été assassiné. Ils sont en première ligne face à des paroles parfois choquantes, des contestations d'enseignements voire à des atteintes à la laïcité.

>> EN IMAGES. Des dizaines de milliers de personnes se sont rassemblées dans toute la France pour rendre hommage à Samuel Paty

Les médias se sont beaucoup faits l’écho de cette séance de cours sur la liberté d'expression avec l'utilisation par Samuel Paty des caricatures de Mahomet. Cette séance s'inscrivait dans ce qu'on appelle l'EMC, l'enseignement moral et civique. Selon les programmes, cet enseignement, prévu de l'école primaire au lycée, a trois objectifs : apprendre le respect d'autrui, construire une culture civique et acquérir et partager les valeurs de la République.

C'est dans ce cadre qu'on y étudie donc des notions aussi diverses que la liberté d'expression, la laïcité, ou encore les discriminations. Généralement, les professeurs partent de situations concrètes pour faire réfléchir les élèves, les aider à construire un jugement et à débattre. Les caricatures de Charlie Hebdo ne sont pas en soi, noir sur blanc, dans le programme. En revanche, il s’agit d’un support pédagogique comme un autre, c’est-à-dire une base de travail qui relève de la liberté pédagogique des professeurs.

Les profs confrontés à des situations délicates

Cet enseignement moral et civique concentre des sujets sensibles, portés donc en majorité par les professeurs d'histoire-géographie, qui sont confrontés parfois à des situations délicates au cours de cet enseignement. C'est ce qui est arrivé à Alexandra, professeur en région parisienne, lors d'une séance sur la liberté d'expression, avec un débat entre élèves de quatrième sur l'affaire Mila, cette adolescente menacée de mort pour avoir critiqué l'Islam. "Ce qui vient d’abord chez les élèves, explique-t-elle, c’est de dire qu’elle l’a bien cherché."

Ils ont du mal à accepter qu’on critique une religion. La réaction c’est : 'Ça ne se fait pas, on ne peut pas dire ça…'

Alexandra

à franceinfo

Mais au bout d'une heure de débat, les positions avaient déjà évolué : "En une heure de temps, poursuit Alexandra, on avait réussi à déconstruire une première réaction et à construire une réflexion sur la liberté d’expression et la citoyenneté. À la fin, ils réalisent que pour pouvoir exercer librement cette liberté d’expression, on doit accepter aussi ce genre de choses."

S’ils sont minoritaires, les faits préoccupants existent

Dans la très grande majorité des cas, les choses s'apaisent vite à en croire les enseignants interrogés et les faits préoccupants sont très minoritaires. Mais ils existent ! En enseignement moral et civique, mais aussi en histoire-géographie. En témoignent des exemples de contestations du génocide arménien ou des croix gammées dessinées sur une copie.

Certaines parties du programme sont aussi plus sensibles car elles abordent des évènements liés à l'histoire personnelle des élèves. À un point tel que, parfois, en fonction du contexte et de la classe, des enseignants anticipent et optent pour un sujet plutôt qu'un autre.

"Nous devons étudier la décolonisation et l’indépendance de nouveaux États, explique Claude, professeur d'histoire-géo en lycée professionnel. On doit étudier le cas de l’Inde et de l’Algérie et faire un focus, au choix, entre Gandhi ou la Toussaint Rouge, qui déclenche la guerre d’Algérie…"

Selon les classes, les publics, les années, c’est vrai qu’il est parfois plus simple pour éviter certaines tensions de préférer traiter de la situation autour de Gandhi plutôt que celle autour de la Toussaint Rouge…

Claude, enseignant

à franceinfo

Pour Claude, lorsqu’il y a contestation, c’est aussi parce que le discours du professeur n'a plus beaucoup de valeurs aux yeux de certains élèves. "De plus en plus, poursuit l'enseignant, avec les adolescentes, et surtout les grands adolescents, nous sommes confrontés à une remise en question de la parole du professeur par rapport aux réseaux sociaux. Nous sommes en concurrence avec ce qu’ils voient de façon rapide sur des réseaux type TikTok ou Instagram, et mis sur le même plan…"

935 signalements pour 2019-2020

Lorsqu’elles sont graves, ces contestations d'enseignement ou ces provocations sont considérées par l'Éducation nationale comme des "atteintes aux valeurs de la république". Depuis trois ans, ces atteintes sont comptabilisées : pour 2019-2020, le ministère de l’Éducation nationale a reçu 935 signalements. Près de la moitié sont concentrés au collège, et seulement 18% au lycée. On trouvera des contestations d'enseignements, mais aussi des refus d'aller à la piscine ou encore des bagarres dans la cour pour un motif religieux.

Il s’agit d’un chiffre stable par rapport à l'année précédente et relativement très faible quand on le rapporte aux 12 millions d'élèves. Mais c'est un chiffre qui ne reflète pas complètement la réalité, selon un rapport de l'inspection générale publié la semaine dernière. Il y aurait encore, selon ce rapport, des incidents passés sous silence et qui ne remontent pas.

Parmi les raisons probables : une méconnaissance du principe de laïcité et de ses implications juridiques, ou la crainte d'une stigmatisation, comme l'explique Jérôme Damblant, référent "valeurs de la République" dans l'académie d'Amiens.

C’est d’abord la crainte de la stigmatisation des élèves car tous les professeurs avec qui j’ai pu échanger sur cela, ont toujours peur à un moment donné qu’un élève soit stigmatisé.

Jérôme Damblant

à franceinfo

"Ensuite, poursuit Jérôme Damblant, il y a la crainte que la situation s’envenime : les situations d’atteintes aux lois de la République, quand elles deviennent importantes, sont parfois violentes pour les établissements et donc des professeurs et chefs d’établissements pouvaient hésiter à faire un signalement. Il faut pourtant expliquer à quel point c’est important : plus un problème est pris tôt, plus on peut le régler."

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