Caricatures de Mahomet : comment 12 dessins ont enflammé le monde

--'--
--'--
Copié dans le presse-papier !

Ce lundi de rentrée scolaire après les vacances de la Toussaint est marqué par l'hommage à l'enseignant Samuel Paty, tué le 16 octobre par un jeune Tchétchène radicalisé. À cette occasion, nous avons choisi de revenir sur l'histoire des caricatures de Mahomet. 

C'est une histoire pas très connue qui commence au Danemark. Celui qui, sans le savoir, va déclencher la bombe à retardement, est un modeste écrivain danois, auteur de livres pour la jeunesse mais guère connu au-delà des frontières de son pays. Il s'appelle Kare Bluitgen, c'est un militant de gauche et il décide en 2005 de raconter la vie du prophète Mahomet dans un livre pour les enfants. Mais il a un souci : malgré tous ses efforts, il ne trouve personne qui accepte d’illustrer son ouvrage. "Il y avait un climat de peur. Tout le monde refusait d'écrire ou de dessiner quoi que ce soit en rapport avec l'islam, raconte Kare Bluitgen. Les gens avaient peur car un professeur danois venait d'être agressé après avoir récité des versets du Coran et aussi à cause du meurtre de Theo Van Gogh aux Pays-Bas, tué à cause de son film sur l'islam." 
  
Finalement, un journal danois va décider de donner un coup de pouce à cet auteur et lance un grand concours dans tout le pays pour trouver des illustrateurs. Les participants sont libres de représenter Mahomet comme ils l’entendent. Plusieurs dessinateurs répondent à l'appel du journal et leurs caricatures sont publiées dans le quotidien le 30 septembre 2005. Certains dessins sont anodins, d'autres se moquent de la ligne éditoriale du journal. Mais il y a une caricature qui va déclencher la crise, c’est celle réalisée par Kurt Westergaard : elle représente Mahomet, la tête enveloppée d'un turban en forme de bombe à la mèche allumée.

La poudrière s'embrase

Cette publication des caricatures de Mahomet va avoir d'énormes retentissements, parce que l'islam - dans son interprétation stricte - interdit toute représentation de Mahomet. Il est reproché au Danemark de mener une guerre contre les musulmans. La tête des dessinateurs est mise à prix. À Damas, Beyrouth, Téhéran, en Indonésie, au Nigéria, les produits danois sont boycottés, les drapeaux brûlés, les ambassades danoises sont attaquées... Il y a des dizaines et des dizaines de morts.

D’autres journaux, au nom de la liberté d’expression, publient les caricatures, dont Charlie Hebdo. On connaît la suite : le massacre du 7 janvier 2015

Le journaliste et écrivain danois Kare Bluitgen à Copenhague le 15 novembre 2019
Le journaliste et écrivain danois Kare Bluitgen à Copenhague le 15 novembre 2019 (GONZALES PHOTO/KIM MATTHAI LELAN / MAXPPP)

 
Aujourd'hui, Kare Bluitgen – qui vit sous protection policière dans un quartier de Copenhague - ne regrette rien : "J'ai ma part de responsabilité mais ce n'est pas moi qui ai mis le feu aux ambassades danoises au Moyen-Orient, ce n'est pas moi qui sors dans la rue pour commettre des massacres. Des gens me disent que si je n'avais pas fait ce livre, rien ne serait arrivé. Je crois que c'est faux : ces extremistes auraient trouvé autre chose pour se déchaîner. Cela aurait pu être une pièce de théâtre, un film ou un autre livre. Ils recherchent la confrontation." 

Il ne faut pas céder, quel que soit le prix à payer. Sinon, quelle sera la prochaine étape ? Sur quoi nous interdira-t-on d'écrire, de dessiner ou de faire un film ?

Kare Bluitgen

à franceinfo

L'impact de cette vague de violences a été énorme chez les auteurs et les caricaturistes. Beaucoup se posent des questions : jusqu'où aller, au nom de la liberté d’expression ? Bob Katzenelson est l’un des 12 caricaturistes danois à avoir répondu à l’appel du journal en 2005. Il explique que désormais, quand il prend sa feuille et son crayon, il ne travaille plus de la même façon : "Je réfléchis à deux fois avant de faire un dessin sur le Coran ou les musulmans. Et il faut le faire sans offenser les gens. En quelque sorte, c'est un nouvel état d'esprit. Dans le passé, j'ai dessiné un terroriste qui s'était décapité lui-même avec un poignard. Je ne peux plus faire ce genre de caricature. C'est dommage mais quand tu as une famille et des enfants, il faut travailler plus prudemment."

Je ne veux pas que des innocents soient tués à cause de mes dessins.

Bob Katzenelson, dessinateur

à franceinfo

Cette forme d'autocensure, Kare Bluitgen ne veut pas en entendre parler. Il souhaite que tous les auteurs, les dessinateurs, les caricaturistes fassent rempart pour protéger la liberté d'expression. "Je peux comprendre que certaines personnes aient peur de résister mais au final, si on ne fait rien, ce sont nos enfants qui vivront avec moins de liberté, affirme-t-il. Il y avait de l'autocensure il y a 15 ans, il y en a peut-être encore plus aujourd'hui. Quand les terroristes vont dans la rue et tuent des gens, c'est une petite victoire pour eux. Mais quand ils parviennent à changer notre façon d'être, nos médias, nos livres, c'est une victoire extrêmement importante." 
  
Il y a quelques semaines, Kare Bluitgen a publié un nouveau Coran illustré, 15 ans après le début de la crise des caricatures. Et cette fois encore, il a eu toutes les peines du monde à trouver un dessinateur qui accepte d’illustrer son ouvrage. 

Vous êtes à nouveau en ligne