"Allez, on va trinquer à la dernière !" : à l'annonce d'un couvre-feu, dans le quartier parisien de la Gaîté, la fête est finie

Dans ce quartier où la vie nocturne se joue entre théâtres, bars, restaurants, l'annonce de l'instauration d'un couvre-feu en Île-de-France et dans huit métropoles à partir de samedi a jeté un froid.

À l'intérieur de cette brasserie, rue de la Gaîté, à Paris, à peine une dizaine de personnes regardent l'annonce d'un couvre-feu en direct à la télé, mercredi 14 octobre. C'est sur la terrasse bondée que l'émotion est la plus vive. "Six semaines..." Un portable au milieu de la table, Mathieu, Nicolas et Stéphanie commentent les annonces du chef de l'Etat. Le couvre-feu, ils s'y attendaient, mais pas aussi strict.

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"On vient de voir les premières mesures qui tombent, et on est désespérés", glisse l'un. "21 heures, ça nique tout principe de soirée", enchaîne l'autre. "C''est pour le bien du plus grand nombre... Il y a une sorte d'habitude qui est en train de se mettre en place. On voit très bien comment ça se passe, ça va se passer comme la première fois : c'est par paliers pour pas non plus faire trop peur aux gens..." "Apparemment, il a annoncé qu'il voudrait par confiner. Ça, c'est déjà une bonne nouvelle", se rassure Nicolas.

"On est quand même dans une dérive liberticide"

A la table d'Akram et Rémi, juste à côté, on débat de "l'incohérence", de la "violence" de la mesure et surtout, de la suite qui lui sera donnée. "Responsabiliser les gens, c'est peut être leur donner des directives, mais les contraindre ? Je trouve qu'on va dans le mauvais sens. On est quand même dans une dérive liberticide",  regrette Akram. "Après, quel sera l'avenir, derrière quoi ? Après cette période, est-ce qu'on arrêtera et qu'on repartira sur une vie normale ? Ils ne peuvent pas se permettre non plus de tout arrêter. La restauration, le milieu de la nuit vont payer un peu le prix..."

Dans ce quartier parisien où alternent les brasseries et les théâtres, Jean Bricou prend cette annonce comme un coup de massue. Dans son restaurant, pas de service le midi : son personnel ne vient que le soir. 'Un couvre-feu, ça veut dire que je dois fermer mon restaurant à 19h30, 20 heures, et que tout le monde rentre chez soi. Au moins une heure de trajet, pour la plupart, ils habitent loin. J'ouvre à 17 heures, faites le calcul : j'ai deux heures pour bosser. Je ferme le restaurant samedi."

"Depuis septembre, c'est vélo, boulot, dodo"

Pour les théâtres, la situation est moins catastrophique. Au Montparnasse, par exemple, Bertrand Thamin, le codirecteur, pense avancer la séance de deux heures pour garder encore un peu de gaieté dans ce quartier. "On va essayer... On est programmé comme ça, pour lever le rideau tous les jours. Et je me dis que si on a la chance d'avoir 40% de spectateurs au lieu de 70%, allez... on va tenter l'aventure."

Un discours salué par Isabelle, une spectatrice qui se doutait bien en venant que ce serait sa dernière sortie nocturne avant bien longtemps. "Bon, ça va être une période à passer, et puis ça va repartir. De toute façon, depuis septembre, c'est vélo, boulot, dodo, déjà. Donc là, je savoure cette petite sortie. Et puis, on verra à un autre moment. Au printemps ?" Prévision optimiste : Emmanuel Macron laissait entendre mercredi soir qu'on en avait au moins jusqu'à l'été avec ce virus.

"C'est pas du confinement, donc déjà..."

C'est juste avant d'entrer dans la salle du Théâtre du Montparnasse que Nathalie, Marine et Jean-Noël ont appris que cette pièce serait leur dernière sortie nocturne avant un moment. À la sortie, ils en sont encore tout retournés. "On s'y attendait un peu, mais on ne pensait pas que ça serait si tôt, par contre... s'étonne Nathalie. 21 heures au lieu de 23 heures..." "C'est jusqu'à samedi, il reste encore deux soirs !", veut croire Jean-Noël [Le couvre-feu commencera en fait dans la nuit de vendredi à samedi à minuit. Il sera possible de sortir jusqu'à 23h59, vendredi soir, sans justification]. "Oui, mais bon... Moi, je n'ai pas prévu de sortir les deux prochains soirs, enchaîne  Marine. Moi, je me sens enfermée, j'en ai ras-le-bol. J'ai l'impression qu'on nous prive de nos libertés banales, de pouvoir sortir, d'aller au théâtre, d'aller au cinéma, d'avoir des amis..."

Patrick, le gérant de la brasserie La Liberté, voit son avenir s'assombrir encore un peu. "Je suis un peu écœuré. On en sourit, mais c'est ironique. On fait 80% de notre chiffre le soir en ce moment. C'est un peu leur dernière soirée, donc on va les laisser en profiter un peu..." Un message bien compris sur la terrasse où Jeanne, Charles et leurs amis commandent tournée sur tournée. "Quand on a entendu les rumeurs, on s'est dit qu'on allait profiter un petit peu, se détendre et se voir." "C'est pas du confinement, donc déjà, c'est un peu mieux... On doit aller au travail, mais par contre à 21 heures, on est couchés !" Dernière tournée, les verres arrivent sur la table. "On va avoir quelques envies de sortir et de s'amuser, je ne sais pas comment ça va s'articuler, tout ça... Mais bon... On va voir dans les jours qui suivent. Allez, on va trinquer à la dernière. A la dernière !"

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