Luis Suarez et Montaigne

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Dans la Philo de l'Info, Alexandre Lacroix, directeur de la rédaction de Philosophie Magazine, parle de la Coupe du Monde de football avec une scène vécue lors du match Uruguay-Italie. Un joueur uruguayen a mordu l'épaule d'un adversaire.

Je voudrais revenir sur le « mauvais geste » de Luis Suarez, le fougueux attaquant de Liverpool. Lors du match Urugay/Italie qui s’est disputé mardi dernier, Luis Suarez a planté ses dents dans l’épaule d’un joueur de l’équipe italienne, Giorgi Chiellini, à la 70e minute du match. Contrairement à d’autres mauvais gestes en coupe du monde de football, comme la « main de Dieu », célèbrissime but marqué avec la main par Maradona lors du match Argentine/Angleterre de la coupe du monde 1986 ou encore le coup de boule de Zidane en finale de coupe du monde 2006 France-Italie, la morsure de Luis Suarez lui vaut une réprobation générale. La presse française ironise – « Suarez a les crocs » titrait Le Monde – tandis que la presse italienne se répand en invectives contre le "cannibale", la presse anglaise contre le « monstre » et que la presse urugayenne le défend très mollement (je suis allé voir…).

 Quant à vous, vous allez défendre Suarez ?

Oui, en faisant un petit détour par le célèbre essai de Montaigne intitulé « Sur les cannibales ». Montaigne, dans cet essai, fait un éloge inattendu des habitants du Nouveau Monde, qu’ils trouvent très francs et très directs dans leurs mœurs. Après avoir assommé leur prisonnier, ces hommes « le rôtissent et en mangent en commun ; ils en envoient aussi des morceaux à ceux de leurs amis qui sont absents ». Qu’en pense Montaigne ? « Je ne suis pas fâché que nous soulignions, écrit-il, l’horreur barbare qu’il y a dans une telle action, mais plutôt du fait que, jugeant bien de leurs fautes, nous soyons si aveugles à l’égard des nôtres. Je pense qu’il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu’à le manger mort, à déchirer par des tortures et des supplices un corps ayant encore toute sa sensibilité, à le faire rôtir petit à petit, à le faire mordre par des chiens et des pourceaux. » Ici, Montaigne fait allusion aux guerres de religion et à toutes les tortures qu’on a fait subir aux protestants, au nom de Dieu et de la piété, qui plus est - c’est-à-dire avec une terrible hypocrisie, là où le comportement des cannibales avec leurs ennemis est naturel et sain.

Mais quel rapport avec Luis Suarez ?

Il est assez étroit : pour ma part, j’ai tendance à trouver plus de beauté dans ce geste qui manifeste une passion combattive irrépressible (c’est la troisième fois que Suarez mord un adversaire en compétition, il a déjà été sanctionné et a dû suivre une psychothérapie pour cela) qu’aux petites tacles mesquins, aux coups de genou ou de coude habilement dissimulés. Il y a plus d'éclat dans cette franche manifestation de l’ardeur au combat en ce qu’elle a de plus intense – Schopenhauer disait que le cannibalisme était l’expression du vouloir vivre égoïste dans sa forme suprême – que dans les coups administrés avec une véritable virtuosité technique, et qui témoignent d’une cruauté rationnelle, calculée, donc effrayante…

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