L'automédication chez les chimpanzés

Pour découvrir de nouveaux médicaments, des chercheurs observent comment des chimpanzés sauvages se soignent en sélectionnant certaines plantes dans leur environnement naturel.

Sabrina Krief, vétérinaire et chercheuse au Museum national d'Histoire naturelle, étudie ce comportement. Elle cherche à comprendre comment ces grands singes savent choisir les plantes qui les soignent. Elle s'intéresse aussi à la composition chimique de ces plantes. Celles-ci renferment peut-être des molécules qui pourraient également nous soigner étant donné notre lien de parenté avec les chimpanzés.

Ces chimpanzés vivent en Ouganda, dans le parc national de Kibale, au cœur de la forêt équatoriale. Dans ce parc de 800 km², vivent en totale liberté entre 500 et 1.000 chimpanzés sauvages. Avec l'aide d'une petite équipe Sabrina Krief suit, depuis plus de quinze ans un groupe d'une cinquantaine d'individus dans le but de découvrir comment ils se soignent.

Des observations très compliquées

Une entreprise particulièrement délicate. Imaginez-vous en pleine forêt, à une distance respectable d'un groupe de chimpanzés avec lesquels vous n'avez pas le droit d'entrer en contact direct. Ce sont des animaux protégés. Pas évident à l'œil nu d'identifier les animaux malades, infectés par un parasite quelconque. Pas facile non plus de faire la différence entre un chimpanzé qui mange une plante pour se nourrir et un chimpanzé qui mange une plante pour se soigner.

Les chercheurs observent durant de longues heures consécutives les primates. Ils photographient, notent et font des herbiers pour identifier toutes les plantes dont-ils se nourrissent. Les scientifiques essaient aussi de déceler les changements dans le régime alimentaire d'un individu par rapport à celui de ses congénères. Parallèlement ils prélèvent les excréments et les urines des animaux pour les analyser en laboratoire et y détecter la présence d'éventuels parasites. Une sorte de suivi médical à distance.

Les chimpanzés connaissent bien leur herbier

C'est comme cela qu'un jour, ils ont vu une jeune femelle infectée par un parasite, s'éloigner du groupe pour aller manger l'écorce d'un arbre particulier (un Albizia). Un arbre qui ne fait pas partie du régime alimentaire habituel des chimpanzés. Deux jours plus tard le parasite avait disparu des selles de l'animal. Les chercheurs ont, par la suite, appris que ces écorces étaient utilisées par les médecins traditionnels comme un traitement vermifuge au Congo et pour les problèmes de ballonnement en Ouganda. Des études plus approfondies en laboratoire ont montré que ces écorces avaient bel et bien des propriétés antiparasitaires et que de surcroit elles contenaient des molécules toxiques pour des cellules cancéreuses.

Les chercheurs ont découvert notamment que les chimpanzés consommaient plusieurs plantes capables de limiter la prolifération du plasmodium, le parasite responsable du paludisme. Détail encore plus étonnant, les scientifiques ont remarqué que ces primates ingèrent parfois de la terre juste après ou juste avant la consommation des feuilles de certaines de ces plantes ce qui a pour effet d'en augmenter l'efficacité.

Pour les humains, il faut être patient

Mais il faudra encore du temps pour que de nouveaux médicaments issus de ces recherches voient le jour. Les chercheurs ont déjà préparé près d'un millier d'extraits de plantes de la forêt de Kibale. Pour chacun d'eux, ils ont effectué des tests pour mettre en évidence leurs éventuelles propriétés antivirales, antipaludéennes, antibactériennes, antifongiques ou encore anticancéreuses. Et au final, de ces tests sont ressortis une dizaine d'espèces prometteuses mais qui ne donneront pas forcément des médicaments.  Et il faut garder en tête que de façon générale, une fois que l'on a identifié une nouvelle molécule intéressante, il faut encore  entre 10 et 15 ans de travail et d'essais pour qu'un médicament soit éventuellement mis sur le marché. C'est un processus long.

La proportion de médicaments issus de plantes est, aujourd'hui, d'environ 60%. Et il y a une bonne marge de progression puisque l'on connait l'activité biologique et la composition chimique d'à peine 5 à 10 % de la flore. Alors pour s'y retrouver dans cette jungle de molécules inconnues les chimpanzés pourraient s'avérer être de bons guides. Mais pas seulement eux. Aujourd'hui pour trouver de nouveaux médicaments les chercheurs comptent aussi sur d'autres animaux, plus éloignés de nous, comme les insectes qui pratiquent également l'automédication. Cette science qui consiste à étudier les substances naturelles consommées par des animaux à des fins thérapeutiques a un nom : la zoopharmacognosie. 

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