Les Roms, voleurs d'enfants : histoire d'un mythe

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La rumeur s’est répandue comme une traînée de poudre en banlieue parisienne. Des Roms, au volant de camionnettes blanches, volent des enfants. Diffusée par les réseaux sociaux, cette rumeur a eu des conséquences dramatiques. Une rumeur qui s’appuie sur un mythe ancien, le gitan, le bohémien voleur d’enfants, qui ressurgit régulièrement…

Commençons par une histoire récente puisqu’elle date de 2013. Tout commence au milieu du mois d’octobre, en Grèce, dans un camp de Roms. La suite, elle était racontée ainsi de la 13h de France 2 : 

"Des cheveux blonds, des yeux vers. Voici celle que les Grecs appellent 'L'Ange Blond', car personne ne connaît l'identité de cette enfant  de quatre ans découverte dans un camp rom. Elle ne présente aucune ressemble physique avec ceux qui se présentent comme ses parents."

"L'ange blond", une histoire européenne

On a là tous les stéréotypes qui nourrissent le mythe du Rom voleur : une enfant blonde aux yeux clairs qui ne peut être Rom, il y a ensuite la pureté attribuée à l’enfant que l’on croit volé. Le surnom "l’Ange blond" tranche évidemment avec la saleté du camp qui vient la souiller.  

Cette histoire, comme celle qui fait aujourd’hui l’actualité en France, elle va se diffuser très rapidement en Europe, et c’est bien le signe de la puissance de ce mythe xénophobe.

On découvre d’autres "Anges blonds" à dans le nord de la Grèce, à Chypre, en Serbie, on a aussi deux cas en Irlande. A chaque fois, les enfants sont enlevés à leurs parents par la police et des tests ADN sont effectués. Des tests qui révèlent que les enfants sont bien les enfants biologiques de leurs parents Roms.

Dans le cas de Maria, "l'ange blond" de Grèce, après une semaine d’emballement médiatique vraiment intense, l’annonce de l’issue ne prend que quelques secondes dans le Journal de 20h de France 2 :

"Le mystère de l'identité de celle que la presse a appelé 'l'ange blond' levé en Bulgarie. Les tests ADN ont prouvé que les parents sont des Roms bulgares qui avaient confié l'enfant parce qu'ils n'avaient pas assez d'argent pour l'élever."

Pas d’enlèvement donc et des faux parents de Maria totalement blanchis des accusations d’enlèvement par la justice grecque deux ans plus tard.

Un mythe ancien

Si cette angoisse s'est diffusée si vite, c'est parce ce que ce mythe est puissant. Puissant et très ancien. 

Mais comme souvent pour les mythes enracinés dans notre imaginaire culturel, on peine à en dater les origines. J’en ai trouvé la trace au XVIIème siècle dans la littérature. Chez Cervantes, en 1613, dans La Petite Gitane, l’héroïne est une voleuse d’enfants. Mais c’est surtout au XIXème siècle que ce mythe s’enracine dans un contexte de rejet des populations nomades. La presse sert de diffuseur de rumeurs, mais aussi la littérature : ainsi, chez Hugo, la figure des bohémiens voleurs revient au moins à trois  reprises, d’abord dans Notre-Dame de Paris, où Esméralda est une enfant volé par des saltimbanques, puis dans Les Burgraves, la sorcière Guanhumara est une voleuse d’enfants et enfin dans L’Homme qui rit, il invente carrément un terme : "les Comprachicos", de comprar (acheter), et chicos (enfants), ces nomades spécialisés dans le commerce des enfants qu’ils achètent et revendent après les avoir mutilés…

Plus près de nous, Cocteau écrit un poème, Les Voleur d’Enfants dont voici le début lu par Jean Marais :

Presque nue et soudain sortie D'un piège de boue et d'orties La bohémienne pour le compte Du cirque vole un fils de comte

Jean Cocteau

Les Voleurs d'Enfants

Pour finir, sachez que selon Thomas Acton, professeur d'études tsiganes à l'université de Greenwich, on ne recense dans l’histoire pas un seul cas attesté de vol d'enfants non-bohémiens par des Roms.

En revanche, la Suisse et la Suède ont pendant une bonne partie du XXème siècle organisé l’enlèvement des enfants Roms, sauf que bien sûr c’était pour leur bien, afin de les soustraire à leurs parents menteurs et voleurs. Vous voyez, on n'en sort pas.

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