Histoires d'info. Steven Spielberg, les "Pentagon Papers" et l'Amérique de Trump

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Le film "Pentagon Papers" réalisé par Steven Spielberg revient sur un pan de l'histoire américaine contemporaine. Celle des médias sur fond de guerre au Viêt Nam.

A nouveau, Steven Spielberg plonge dans l’histoire de son pays dans son nouveau film, Pentagon Papers qui sort mercredi 24 janvier sur les écrans. Mais cette fois-ci, ce n’est pas la Seconde Guerre mondiale ou l’esclavage qui l’intéressent, mais une histoire qui mêle journalisme et politique.


Spielberg raconte l’histoire des "Pentagon Papers", les documents du Pentagone, 3 000 pages (et 4 000 supplémentaires d’annexes) qui racontent comme les administrations Truman, Eisenhower, Kennedy et Johnson ont conduit leur pays à la guerre en Asie du Sud-Est.

Alors que la version officielle est celle d’un engagement tardif (sous Johnson) et motivé par les agressions communistes dans la région, notamment l’attaque du destroyer américain USS Maddox par deux torpilleurs vietnamiens dans le golfe du Tonkin en août 1964, les Etats-Unis n’ont cessé de provoquer pour créer les conditions d’une entrée en guerre légitime, juste et donc morale.

C’est en 1967 que les "Pentagon Papers" ont commencé à être rédigés, compilés sous la direction de Robert McNamara, le ministre de la Défense, qui doutait de plus en plus du bien-fondé de cet engagement qui ne cessait alors de prendre de l’ampleur. En 1969, quinze exemplaires seulement des "Pentagon Papers" sont imprimés. L’un d’entre eux tombe entre les mains d’un analyste de haut rang de la Rand, un think tank public, Daniel Ellsberg. Longtemps faucon, ancien militaire, Ellsberg a suivi l’opinion publique qui, déjà, est majoritairement hostile à la guerre du Viêt Nam – elle l’est depuis 1970. Pour enraciner ce sentiment et mettre un terme rapide au conflit, il fait parvenir les "Pentagon Papers" au New York Times d’abord. Le New York Times est d’ailleurs plutôt agacé de se voir voler la vedette par le Washington Post dans le film de Spielberg (qui s’appelle The Post aux Etats-Unis).

L’administration Nixon qui cherche une porte de sortie au Viêt Nam devrait être satisfaite de cette fuite, d’autant que les mensonges des administrations démocrates – Kennedy et Johnson – sont mis en avant. Pourtant, et pour trois raisons, le président Nixon va devenir fou et va tenter de faire interdire le New York Times, une première dans l’histoire américaine.

Premièrement, c’est l’occasion pour lui de régler ses comptes avec la presse avec laquelle il est en guerre depuis au moins les années 1950. Deuxièmement, lui, le paranoïaque, ne supporte pas l’idée qu’il puisse y avoir des fuites (non contrôlées) par le gouvernement. Enfin, et c’est l’inquiétude de Henry Kissinger, ces fuites ne prouvent-elles pas que le gouvernement n’est pas fiable au moment où il mène des négociations secrètes en vue d’un rapprochement avec la Chine ?

La liberté de la presse, c'est sacré

Nixon est à ce point impliqué qu’il songe même à défendre personnellement, en tant qu’avocat, la position de l’administration devant la Cour suprême ! La Cour qui finalement considérera par six juges contre trois que la liberté de la presse est sacrée. Mais il fallait surtout prouver que la sécurité de l’Etat n’était pas mise en cause par la publication des "Pentagon Papers", parce que les juges absolutistes (ceux qui considéraient que par principe il ne fallait pas de censure) étaient minoritaires (deux sur neuf).

Le film de Spielberg fait la part belle aux journalistes du Washington Post, à leur courage et à leur compétence face au pouvoir politique. Comment souvent, il lui faut des bons et des méchants, et ici il est servi. Pour autant, l’épisode des "Pentagon Papers" est-il l’âge d’or de la presse comme on le lit en ce moment ? C’est certainement excessif. D’abord parce que, comme il a été dit, l’opinion publique était déjà hostile majoritairement au conflit. Et ensuite parce que la crédibilité de la presse écrite ne s’est pas améliorée avec la publication des "Pentagon Papers". Un sondage Harris publié le 13 novembre 1972 par le Washington Post le montre clairement. En 1966, 29% des Américains accordaient une grande confiance à la presse écrite. En 1972, ils ne sont plus que 18%.

La raison se trouve certainement dans les critiques répétées de Nixon à l’encontre d’une presse qui était, il est vrai, largement libérale et critique. Il faudra attendre le Watergate pour voir la gloire de la presse écrite restaurée. A cet égard, Les Hommes du président d’Alan J. Pakula, référence indépassable du genre, dessine bien davantage que Pentagon Papers les grandes heures du journalisme d’investigation.

Les espions "plombiers"

Il y a pourtant un lien direct entre les deux histoires. Un lien sur lequel Spielberg ne revient pas, sinon dans le dernier plan, un peu crypté, du film. Au lendemain de la publication des 3Pentagon Papers3, Nixon mit en place l’équipe des "plombiers" au sein de la Maison Blanche (en fait dans un building à côté). Plombiers, parce qu’au départ engagés pour empêcher les fuites. Ils seront finalement utilisés à des fins politiques. Avant de placer des micros dans l’hôtel du Watergate, ils tenteront de voler les dossiers médicaux de Daniel Ellsberg chez son psychiatre pour le déqualifier.

Pour les Américains, les "Pentagon Papers" sont la terrible révélation que l’Etat et les présidents peuvent leur mentir. Le Watergate en sera la confirmation, plongeant la démocratie dans une crise politique et morale profonde, dont le cinéma des années 1970, "le Nouvel Hollywood" dont parle Biskind, moins manichéen, plus complexe, sera l’expression. Et paradoxalement, un âge d’or du cinéma rapidement clôt par l’émergence triomphale d’un cinéma à nouveau manichéen et pour les enfants et les adolescents, un cinéma incarné par Lucas et Spielberg.

"Pentagon Papers" : un film politique

Le film de Spielberg est un film éminemment politique et actuel. Steven Spielberg : "C'est très simple, le film est en quelque sorte un antidote contre le mensonge. C'est un combat entre la vérité et le mensonge. Dans l'histoire et dans le film, la vérité l'emporte mais aujourd'hui ce n'est pas toujours le cas. Le mensonge est parfois vendu comme la vérité et beaucoup d'Américains achètent ça. Les faits sont détournés, ce qui forme un écran de fumée. On ne peut pas tous déceler la vérité objective à travers cet écran de fumée et, à cause de ça, ce qui se passe aujourd'hui est pire qu'en 1971."

En alertant sur les mensonges présidentiels et en mettant en avant le rôle salutaire de la presse, il envoie un message à l’Amérique de Trump. Et en donnant à Katharine Graham, la patronne du Post incarnée par Meryl Streep, un rôle central d’une femme de pouvoir, forte et compétente, il apporte sa contribution à un profond mouvement féministe qui traverse Hollywood (même Star Wars, ô combien patriarcal à l’origine, s’y inscrit).

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